"La liberté d'expression n'est pas la liberté d'insulter", "Le Prophète est le sauveur de l'humanité", "Boycott des produits français"... Les slogans continuent de fleurir au Bangladesh à l'encontre d'Emmanuel Macron, après ses propos sur le droit de caricaturer et sur la "crise" de l'islam. Depuis la fin d'octobre, d'immenses rassemblements ont lieu chaque vendredi dans la capitale, Dacca, autour de la grande mosquée sunnite Jame Masjid, devant le palais chiite Hussaini Dalan, ainsi que dans les campagnes, où l'on brûle des effigies du chef de l'Etat français.
La république populaire, dont 90 % des 163 millions d'habitants sont musulmans, est le pays qui concentre le plus de colères contre la France. Au premier rang de ce mouvement : les fondamentalistes. La Première ministre, Sheikh Hasina, elle, se garde bien de rompre les relations diplomatiques avec Paris ou d'ordonner la fermeture de l'ambassade de France dans le quartier huppé de Baridhara, comme le réclament les manifestants.
Le deal de la Première ministre avec le Hefazat
Il faut dire que les exportations de vêtements vers la France ont atteint 2,7 milliards d'euros en 2019. Et que le grand voisin indien, seule nation non occidentale à avoir apporté son soutien au président français dans sa croisade contre le terrorisme islamiste, fait pression sur Dacca pour calmer la rue. A la différence du Premier ministre pakistanais, Imran Khan, qui a mis fin aux manifestations dans son pays le 17 novembre en promettant au mouvement islamiste Tehreek-e-Labaik d'expulser l'ambassadeur de France sous trois mois, Sheikh Hasina ne cède rien aux protestataires. La fille du fondateur du Bangladesh indépendant, âgée de 73 ans, a passé un "deal" avec le Hefazat-e-Islam, l'organisation à l'origine de l'agitation antifrançaise, explique Ashikur Rahman, économiste à l'Institut de recherche politique, à Dacca : "Tout l'enjeu est de laisser ce mouvement s'exprimer sans débordements et que personne ne touche aux expatriés occidentaux."
LIRE AUSSI >> Pourquoi la France est la cible n°1 des islamistes
Qu'est-ce que le Hefazat ? Un réseau de madrasa, les écoles coraniques, qui enseignent chaque année à un demi-million d'enfants et de jeunes adultes les traditions du déobandisme, une mouvance très conservatrice de l'islam, née il y a cent cinquante ans en Inde. Fondé en 2010 à Chittagong, la deuxième ville du Bangladesh, le Hefazat fait partie, avec le Jamaat-e-Islami, aujourd'hui interdit, et son principal concurrent, l'Islami Oikya Jote (Front de l'unité islamique), des organisations obscurantistes les plus influentes d'un pays où l'opposition démocratique est, elle, muselée comme jamais. Son obsession ? Obtenir que le blasphème devienne un délit passible de la peine de mort.
Bravant les préconisations des défenseurs les plus ardents de la laïcité, qui refusent tout dialogue avec les fanatiques, la Ligue Awami, la formation de Sheikh Hasina, revenue au pouvoir en 2009, manie à l'égard de ces derniers la carotte et le bâton. "D'un côté, l'Etat accorde des fonds au Hefazat pour faire fonctionner ses madrasa. De l'autre, il surveille ses programmes scolaires et s'assure que la référence au djihad est réduite à sa plus simple expression", indique Ashikur Rahman. La Ligue Awami reconnaît les diplômes de master délivrés par le mouvement, mais elle traite parfois leurs élèves de "talibans". "Cet été, un camp du bataillon d'action rapide, la force d'élite antiterroriste, a été installé à Chittagong, afin de mieux contrôler les activités politiques des étudiants de ce réseau qui s'étend de la maternelle à l'université", observe Nordine Drici, coauteur, l'an dernier, d'un rapport intitulé "Bangladesh. Démocratie en trompe-l'oeil, faillite de l'Etat de droit et dérives totalitaires".
Les trois atouts du parti islamiste
Selon cet expert des droits de l'homme, le Hefazat dispose de trois atouts. D'abord, il constitue une réserve de voix pour les élections, d'où la modération de la Ligue Awami à son endroit. Ensuite, il a pour creuset la jeunesse et, par conséquent, une influence certaine sur les réseaux sociaux. Enfin, ses manifestations comblent le vide laissé par les hartal (grèves), autrefois utilisées comme mode d'expression de l'opposition. Depuis septembre, le mouvement islamiste traverse néanmoins une crise de leadership, ouverte par la mort de son fondateur, Shah Ahmad Shafi. Le 15 novembre, Junaid Babunagari a été désigné pour lui succéder. Or cet homme est connu pour être viscéralement opposé à la Ligue Awami, alors que d'autres prétendants étaient plus disposés à composer avec le pouvoir.
LIRE AUSSI >> Laïcité et liberté d'expression : pourquoi le monde musulman fait bloc contre la France
Plus que jamais, Sheikh Hasina marche donc sur un fil. "Elle déteste ce mouvement et l'a empêché d'aller démolir l'ambassade de France, confie Ashraful Haque, journaliste au Business Standard. Mais elle reçoit ses dirigeants en personne et respecte sa capacité de mobiliser les foules, même quand il s'agit de s'en prendre à Emmanuel Macron." L'art du grand écart.
