C'est une scène qui se déroule dans les années 2000, et que José Bové aime raconter à quelques-uns. C'était du temps où l'homme et ses "faucheurs" multipliaient les arrachages volontaires de parcelles d'OGM, et, de fait, les "rendez-vous" avec la justice française qui les condamnait. Au détour d'une rue, l'un des magistrats qui l'avait tancé quelques mois plus tôt dans un prétoire fonce vers lui, comme pour se justifier encore et toujours. "J'étais mal à l'aise en vous condamnant mais la loi dit qu'il y avait destruction de biens et, face à cela, vous étiez pénalement responsable", dit l'héliaste. Et Bové de répondre dans un rire rocailleux : "Fallait démissionner !"
La loi ou la désobéissance ? La radicalité de l'action ou la foi dans l'action politique ? Voilà un vieux débat, plus grisonnant encore que la moustache du célèbre écologiste sur laquelle frotte toujours une pipe. Bové lui-même parle de ses combats comme on raconte des histoires d'antan, poussiéreuses et rangées dans le fond d'une armoire. Hier, c'était le démontage des restaurants McDonald's, l'arrachage d'OGM, les banderoles de Greenpeace sur le toit des usines nucléaires. Hier, c'étaient aussi les décrochages de portraits d'Emmanuel Macron, les grèves de l'école lancées par Greta Thunberg, future tête de pont des marches - très suivies - pour le climat. Mais qui s'en souvient encore ?
"Le lien est rompu"
Un tournant s'opère dans l'activisme écologiste. L'été 2022, marqué par des épisodes d'extrême sécheresse et, partant, des restrictions d'eau, a vu de nouveaux modes d'opérations fleurir. Des actes de sabotages pour dénoncer l'utilisation indue de l'eau. Ici on s'attaque à des golfs, là à des piscines et des jacuzzis privés, on dégonfle les pneus de SUV de plusieurs particuliers dans la nuit, on bloque des usagers à l'heure du retour du travail sur le périphérique parisien ou l'autoroute, on se colle le visage ou les mains sur les vitres qui protègent de célèbres oeuvres d'art. La plupart de ces initiatives restent collectives, initiées par des mouvements tels qu'Extinction Rebellion, mais d'autres plus isolées se multiplient.
Une chose est néanmoins certaine, c'est qu'aucun de ces modes d'action n'est à l'initiative de mouvements politiques, ni d'ONG bien connues. "Nous n'avons plus de prise sur toute une nouvelle frange d'activistes, souvent très jeunes et très déterminés. Leur moteur est l'éco-anxiété, ils ne s'en cachent pas. Ils entendent ce qu'on leur dit sur la nécessité d'une action réfléchie pour obtenir des victoires, mêmes minimes, mais ils estiment que le temps presse trop pour en perdre", admet, désabusé, le patron d'une grande ONG. Et le même de s'empresser de préciser : "La fracture n'est pas avec nous mais avec le politique, y compris avec EELV. Là, le lien est rompu."
EELV dépassé
Europe Ecologie-Les Verts ringardisé ? La très grande majorité des membres du parti admettent cet état de fait : le mouvement n'attire plus, pas même les plus fidèles à la cause. La faute à son organisation égotique de bout en bout, "un parti qui ne se parle qu'à lui-même avant de parler d'écologie", tacle un cadre qui a des envies d'ailleurs. Les luttes intestines y sont légion. La fausse bousculade d'Eric Piolle sur Sandrine Rousseau, la dualité entre cette dernière et le candidat Jadot, la vie privée de Julien Bayou étalée à la vue de tous... Les affres d'EELV défraient la chronique bien plus que son programme.
La présidentielle de 2022 en est l'exemple le plus douloureux. A une époque où l'urgence écologique a infusé dans toute l'opinion publique au point que l'ensemble du spectre politique français ripoline sa façade de vert à chaque scrutin, le candidat d'EELV n'a récolté que 4,63 %. Et si le parti a survécu aux législatives, c'est à la faveur d'un accord avec Jean-Luc Mélenchon, devenu l'assurance-vie des Verts.
On l'a vu encore à Sainte-Soline, le 29 octobre dernier, quand des milliers de manifestants ont afflué contre le projet de méga-bassines. Cette fois-ci, c'est la voiture de location de Yannick Jadot qu'on a ripoliné en y inscrivant les mots "crevure". Un peu après, devant les caméras, quelques militants le sifflent. "On est là tous ensemble pour lutter contre des mêmes projets", veut calmer Jadot avant qu'une jeune femme, encagoulée et se revendiquant de "l'union de l'ultragauche", ne le bombarde : "C'est un mensonge ! On ne lutte pas pour les mêmes projets." Le lendemain, sur le plateau de BFMTV, Sandrine Rousseau, sa camarade d'EELV certes mais surtout sa première contemptrice, a abondé dans le sens de la militante anonyme : "Il faut que Yannick Jadot entende que nous avons besoin de retrouver l'écologie de combat."
Baiser de la mort
L'ironie de la situation veut que le CV de Yannick Jadot - au paragraphe "militantisme" - a de quoi faire pâlir Sandrine Rousseau, "l'apparatchik d'Europe Ecologie-Les Verts", rappelle cyniquement l'entourage du premier. Qui se souvient qu'en 2005, Jadot, alors activiste chez Greenpeace, pénétrait à bord d'un Zodiac dans la base de sous-marins nucléaires de l'île Longue, au large de Brest, pour dénoncer l'illégalité du programme d'armement nucléaire français ? Un "coup" qui l'avait fait condamné par un tribunal militaire pour "atteintes aux intérêts de la nation", comme un certain général de Gaulle, par Vichy, lui. Un détail que n'oublie jamais de rappeler Jadot à ses interlocuteurs. José Bové prend sa défense : "La réalité, c'est que Yannick n'a rien à prouver à personne en matière de radicalité."
Jadot, trop consensuel pour les uns, trop radical pour d'autres... Lui-même ne sait plus qui être. L'homme de Greenpeace qui plastronne un jour d'être le seul politique à partager un point commun avec de Gaulle, se félicite le lendemain des compliments de Christiane Lambert, la patronne de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire. "Vous n'êtes pas un Vert radical, un Vert foncé, vous êtes un Vert nuancé", lui avait-elle dit avant la présidentielle. Un baiser de la mort ? Une confluence politique ?
Radicalité ou realpolitik ?
Quel politique sait encore sur quel pied danser pour embarquer "les masses" vers la bifurcation écologique ?Aux yeux des nouveaux activistes du climat pour qui le politique, qu'il soit macroniste, vert ou socialiste, ne peut plus rien ni n'offre d'avenir. Boris Vallaud, patron des députés socialistes, s'avoue pessimiste à son tour : "Ça fait tellement longtemps que la politique n'est plus un terrain d'avenir."
Face à un mur, l'écologie politique cherche sa martingale de la radicalité, et tous se prennent les pieds dans le tapis, de Jadot à Bové. Tous jurent être radicaux, et tous ajoutent des attributs à leur "radicalité". Ministre, Nicolas Hulot demandait une "radicalité programmée" puis, après avoir quitté le gouvernement, intimait : "La crise écologique est radicale, soyons radicaux." "La realpolitik, c'est le lot de tous et croire qu'on est meilleur au point de s'en acquitter, c'est le meilleur moyen de mentir à ses électeurs", estime le maire EELV d'une grande ville, qui voit quelques-uns de ses vieux amis, militants de longue date et qui ont fait sa campagne, grogner contre sa lenteur d'exécution sur certains dossiers. Il ajoute : "Sandrine Rousseau tombera dans les mêmes circonvolutions, elle aussi, tôt ou tard."
Qui décide que la loi est injuste ?
Jean-Luc Mélenchon, loin d'être le dernier en matière de radicalité, regarde les activistes jeteurs de soupe sur des oeuvres d'art ou bloqueurs d'autoroute avec autant de réserve. En 2014, alors qu'il visitait le chantier contesté du barrage de Sivens dans le Tarn - où Rémi Fraisse fut tué par une grenade offensive des gendarmes - l'Insoumis avait eu droit aux insultes, aux sifflets, aux accusations de trahison proférés par quelques activistes encagoulés. Lui, le jacobin, n'en perd pas son latin, "dura lex, sed lex" [la loi est dure, mais c'est la loi, NDLR] dit-il quand on l'interroge sur la désobéissance civile ; mais que faire quand la loi est injuste ?, s'interroge-t-il en même temps. Mais qui décide que la loi est injuste ? Mélenchon refuse de croire que la société civile puisse en décider. José Bové estime pour sa part que le consensus scientifique autour du réchauffement climatique donne légitimité aux actions de désobéissance civile.
Car derrière ces contradictions se pose avant tout la question de l'efficacité de l'action. "C'est le sujet principal. L'action de désobéissance a pour but d'arriver à un point de blocage face à un adversaire identifié", dit Bové. Les conducteurs bloqués sur l'autoroute A6 au sud de Paris par quelques militants de l'organisation Dernière rénovation, le vendredi 28 octobre au soir, sont-ils des adversaires ?
"A un moment donné, les cravates, les débats à l'Assemblée, à la télé ou dans vos journaux... C'est bien gentil mais quels sont les résultats ? Quand ça ne marche pas, il faut tester autre chose", s'agace Julie*, 17 ans, étudiante en agronomie à Rennes, fille d'un cadre bancaire et d'une agent immobilière. Elle ira voter aux prochaines européennes, mais sans grande conviction : "Je voterai le moins mauvais et le moins mauvais c'est EELV. Ça ne veut pas dire que ça m'enchante." Comme les gauches hier, et malgré l'urgence climatique, l'écologie politique et l'écologie radicale apparaissent toujours plus irréconciliables.
* Le prénom a été modifié.
