Nous sommes en 2020 après Jésus-Christ. Toute la France se met petit à petit au flex-office, aux brainstormings, à l'optimisation de l'espace, à l'agilité en entreprise... bref, à la "start-up nation". Toute ? Non. Au coeur du pouvoir, une forteresse résiste encore et toujours : l'Élysée. Et la vie n'est pas facile pour les jeunes ouailles du président, qui ont mené campagne sur de nouvelles façons de faire la politique. "L'Élysée est une vieille maison, une dame un peu âgée, indique avec une certaine nostalgie un ancien proche collaborateur d'Emmanuel Macron. Mais, surtout, ce n'est pas adapté pour bosser : c'est un lieu de vie transformé en lieu de travail. Quand vous y entrez, vous ne poussez pas les portes de l'Ecole 42 de Xavier Niel ou de la Halle Freyssinet dans le 13e arrondissement, c'est certain."
LIRE AUSSI >> "Snap" : comment l'État veut mettre ses agents au télétravail
En entrant au 55, rue du Faubourg-Saint-Honoré, la Macronie triomphante, perpétuellement connectée, capable de bosser sur un pouf tablette sur les genoux, ou de rédiger des notes sur son smartphone du moment qu'elle gagne de précieuses minutes, a, un temps, été quelque peu chamboulée par la rigidité du lieu. Un conseiller, habitué à la vie de bureau, s'est pris de plein fouet le contraste entre les codes du secteur privé parisien branché, son organisation de l'espace millimétrée pour une maximisation de la productivité, et son nouveau quotidien élyséen, corseté par le poids du passé. "Ce ne sont pas les standards de conditions de travail que tu attends quand tu viens de l'extérieur, embraye-t-il. Les gens sont très loin les uns des autres, avec le bureau du Président de la République au milieu, donc tu passes ta journée à cavaler. Il y a beaucoup de salles, mais quasiment que des petits espaces. Et, évidemment, il n'y a pas d'open space, ni d'espaces de flex-office..."
Enjeu sécuritaire et Candy Crush
D'autres parlent plus directement d'organisation "inefficace", voire "complètement dysfonctionnelle", avec seulement deux salles de réunion qui limitent fortement les brainstormings, les réflexions collectives. Sans compter que, chez les conseillers en tout cas, on privilégie toujours autant le papier au numérique, comme Emmanuel Macron lui-même, amateur de manuscrits, malgré son petit laptop personnel. "Hélas, ça, c'est sa manière de travailler", se marre une ancienne collaboratrice.
LIRE AUSSI >> François Bazin : Macron, être ou ne plus être néolibéral
Bien entendu, certaines insuffisances, notamment en matière technologique, relèvent de la contrainte d'assurer la sécurité électronique des lieux. La plupart des anciens membres de cabinet du chef de l'Etat interrogés pensent spontanément à l'absence de Wi-Fi dans les couloirs, presque traumatisés par la nécessité perpétuelle de s'asseoir à leur poste. "Pas pratique". "Anachronique". Certes, mais qu'y a-t-il de plus ouvert à tous les vents qu'un Wi-Fi ? "L'enjeu sécuritaire est immense, martèle un proche d'Emmanuel Macron. Je vous rappelle que l'Ambassade américaine est à 500 mètres : depuis de Gaulle, l'organisation est faite pour éviter toute intrusion dans le système téléphonique, puis Internet." Il en va de même pour les téléphones portables, ultra-sécurisés : la moindre application installée, si elle est au préalable autorisée, fait l'objet d'une batterie de tests pour passer au crible ses failles. Et si, par malheur, celle-ci est mise à jour par son développeur, tout est à refaire. Ce qui a au moins le mérite d'annihiler l'addiction à Candy Crush pendant les heures de travail.
Service public chevillé au corps
L'organisation bureaucratique du Château, son agilité, mériteraient, elles aussi, une légère mise à jour. Quelques semaines après l'installation de la nouvelle équipe à l'Élysée, Emmanuel Macron part en visite à l'étranger, flanqué d'un communicant pour réaliser des vidéos de son voyage. Au retour, Sibeth Ndiaye, alors conseillère presse du président, manque de s'étouffer quand on lui apporte la facture de son protégé : plusieurs milliers d'euros de "hors forfait 4G", la faute à une interdiction de jouir d'un "forfait étranger", relate une ancienne petite main.
LIRE AUSSI >> Plan de relance : le retour des vieilles promesses pour le numérique
De l'avis de beaucoup d'anciens de la maison, celle-ci aurait besoin d'un bon dépoussiérage. Seulement, une telle modernisation de l'agencement de l'espace et des outils de travail ne se fait pas en un claquement de doigts. Il ne s'agit pas ici de déplacer quelques planches de bois et armoires Ikea, mais d'un mobilier national de grande valeur. Et pareils travaux impliqueraient de débourser beaucoup, beaucoup d'argent du contribuable. "C'est probablement ce qu'il faudrait faire, or dans notre course à la diminution des coûts, on ne peut pas se permettre ça, glisse un proche du président. En plus, ce serait difficilement audible pour le grand public, on se prendrait tout un tas de critiques démagos."
Au sommet de l'État, l'échec n'est toutefois pas envisageable. Un ancien membre du premier cercle d'Emmanuel Macron est catégorique : "C'est une débauche d'énergie et de temps là où, un peu partout, la technologie a permis de soulager le joug du quotidien. Les conseillers et agents travaillent dans de très mauvaises conditions, heureusement qu'ils ont le service public chevillé au corps."
