Il a été président de la République deux mois. Entre la victoire surprise à la primaire de la droite, en novembre 2016, et la parution de l'article du Canard Enchaîné sur sa femme, en janvier 2017, l'Elysée ouvrait ses portes à François Fillon. Puis arriva la catastrophe judiciaire que l'on sait. Lundi 29 juin, à 13h30, le tribunal correctionnel de Paris rendra son jugement. L'accusation a requis cinq ans de prison dont deux ferme contre l'ancien Premier ministre.
Dans cette affaire à nulle autre pareille depuis les débuts de la Ve République, les propos, révélés par Le Point, d'Éliane Houlette, procureur national financier de 2014 à 2019, auditionnée la semaine dernière par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale consacrée aux "obstacles à l'indépendance du pouvoir judiciaire", ont fait l'effet d'une bombe : elle évoque la "pression du Parquet général", les demandes incessantes pour qu'elle fasse remonter les informations le plus vite possible sur les derniers actes d'investigation, et surtout la demande qui lui aurait été faite d'ouvrir une information judiciaire, alors que les investigations avaient jusque-là lieu dans le cadre d'une enquête préliminaire. "Il fallait détruire le candidat Fillon et tout a été mis en oeuvre pour cela", a réagi ce jeudi le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, qui fut un soutien de tous les instants pendant la campagne présidentielle.
Il a failli être président de la République et aujourd'hui il ose à peine se montrer, il redoute le regard des autres. Se rendre dans un comice agricole de la Sarthe est une épreuve, une angoisse.
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Le journaliste Tugdual Denis publie le 25 juin La vérité sur le mystère Fillon (Plon), un livre indispensable pour comprendre un homme, son univers familial, une manière de vivre, bref pour cerner les ressorts d'une personnalité qui en a dérouté plus d'un - "Cela fait partie de mes défauts, je ne parle pas".
"Demain, j'arrête. Tout le monde souffre trop dans cette histoire" (Fillon la veille du meeting du Trocadéro)
Cette fois pourtant François Fillon se livre, et avec lui sa femme, ses enfants, sa fratrie, ses amis. C'est la justice qui se prononcera sur l'affaire, Tugdual Denis, lui, cherche à saisir la vérité d'un être. Il raconte ce coup de fil de Fillon à sa plume quand le candidat en campagne rentre en avion de Bordeaux après que le Parquet national financier a ouvert une enquête : "Si j'avais pu ouvrir la porte pendant le vol, je me serais jeté dans le vide." Il relate ce dîner de famille du 4 mars 2017. C'est l'anniversaire du candidat et c'est la veille du fameux meeting du Trocadéro. "Demain, j'arrête, lâche Fillon. J'arrête car ce n'est plus possible. Les conditions pour gagner ne sont plus réunies. Tout le monde souffre trop dans cette histoire. C'est ma décision." Demain sera un autre jour, demain il aura changé d'avis. Très vite surgira une autre affaire, celle des costumes. Le témoin de mariage du candidat n'y va pas par quatre chemins, qui lui écrit : "On porte toujours la responsabilité de ses erreurs." Evidemment l'ambiance est lourde, chaque mercredi matin un exemplaire du Canard enchaîné est déposé sur le paillasson d'un enfant de Fillon.
Le récit mérite le détour tant il regorge de scènes inédites. Premier ministre, François Fillon s'enferme dans les cabines téléphoniques insonorisées de l'Assemblée nationale pour répéter ses réponses avant les questions d'actualité. On apprend quel aurait été le gouvernement Retailleau ou Baroin d'un président Fillon, avec l'ancien secrétaire général de l'Elysée Xavier Musca à l'Economie ou le PDG du groupe AXA Henri de Castries à la Défense. On découvre la teneur de ses incompréhensions, personnelles comme institutionnelles, avec Nicolas Sarkozy, ou la rudesse de son jugement sur l'actuel président de la République - "Le progressisme d'Emmanuel Macron consiste, pour l'essentiel, à gérer le quotidien". "François Fillon, écrit Tugdual Denis, est l'anti-Chirac qui serre des mains, l'anti-Sarkozy qui traite les gens, l'anti-Macron qui se regarde, l'anti-Hollande qui s'oublie."
Mais ce n'est pas seulement un livre politique sur un ancien candidat à l'Elysée qui ne fait plus de politique. C'est un ouvrage personnel, un regard personnel sur un homme qui tente de se reconstruire, et pas seulement grâce à des parties de chasse et de bonnes bouteilles de vin, sur un homme qui ne prie pas mais "réfléchit à Dieu", sur un homme qui ne peut pas accepter que sa vie se résume à une affaire.
