"Mort, même l'ennemi a droit au respect". C'est par ces mots, et pas un de plus, que Jean-Marie Le Pen, 91 ans, a réagi au décès du cinquième président de la Vème République. "L'ennemi". Un mot qui claque, mais le seul capable de résumer la relation entre ces deux farouches adversaires.

Du côté de Jean-Marie Le Pen, les motifs d'exécration sont nombreux. "Jean-Marie Le Pen détestait Chirac, car ce dernier se réclamait de la famille gaulliste qu'il abhorrait", analyse Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l'extrême droite. De la guerre d'Algérie, les deux hommes tirent des enseignements radicalement opposés, l'un prenant la défense de l'Algérie française et de l'OAS, et l'autre affirmant : "Bien sûr, le Général avait raison".

"Jean-Marie Le Pen était prêt à soutenir Jacques Chirac"

Mais c'est en 1988 que la détestation se cristallise, autour de deux rencontres, racontées par Jean-Marie Le Pen à plusieurs reprises. Une première, avant l'élection présidentielle. Et une autre, dans l'entre-deux tours, en compagnie de Charles Pasqua : en ce mois d'avril, Jacques Chirac est arrivé deuxième derrière François Mitterrand, avec presque 20% des voix. Jean-Marie Le Pen, lui, enregistre 14% des scores, et finit quatrième. "Jean-Marie Le Pen était prêt à soutenir Jacques Chirac, à condition d'un accord gouvernemental sur certains sujets", raconte son conseiller Lorrain de Saint-Affrique. "Mais Jacques Chirac lui a répondu qu'il ne ferait "aucune concession". Une mise au ban impardonnable pour le patron du FN, à l'époque partisan d'une continuité des droites. Et d'autant plus incompréhensible qu'en 1983, le gaulliste ne s'était pas ému outre mesure de l'alliance locale entre le RPR et le frontiste Jean-Pierre Stirbois, pour emporter la mairie de Dreux.

Jean-Marie Le Pen ne supporte pas non plus la suppression de la proportionnelle aux législatives, décidée par Jacques Chirac et appliquée aux législatives de 1988. "Vous vous êtes conduit à l'égard de cette Assemblée comme un soudard. Vous avez voulu violer l'Assemblée nationale", réagit à l'époque le député Le Pen, furieux du retour au scrutin majoritaire, qui signe la disparition de son groupe sur les bancs du palais Bourbon. Cette longue liste de griefs conduira la figure d'extrême droite à se référer aux thèses les plus folles pour justifier l'attitude du Corrézien. "Peu à peu, Jean-Marie Le Pen va souscrire à la vision conspirationniste selon laquelle Jacques Chirac était tenu par un serment prêté dans les loges maçonniques juives, où il aurait promis que la droite ne serait jamais l'alliée du FN" explique l'historien Nicolas Lebourg.

Le soir du 21 avril 2002, lorsque les deux hommes se retrouvent face à face au second tour de l'élection présidentielle, la confrontation prend un tour nouveau. La rancoeur mutuelle se trouve renforcée lorsque le premier refuse le traditionnel débat télévisé, l'air grave lors d'un meeting à Rennes : "Face à l'intolérance et à la haine, il n'y a pas de transaction possible, pas de compromission possible, pas de débat possible", clame le chef de file de la droite. "Jacques Chirac a offensé Jean-Marie Le Pen en refusant de débattre avec lui", assure Jean-Yves Camus. "Une indigne dérobade sous des prétextes injurieux", se souvient Bruno Gollnisch, alors directeur de campagne du candidat frontiste. Pire encore aux yeux du père de Marine le Pen, la société tout entière se mobilise contre lui en descendant dans la rue, et lui inflige non pas une défaite, mais une déroute, avec 82% des suffrages pour son adversaire. Seule satisfaction : la certitude d'avoir gâché la fête de son rival, qui doit sa victoire au front républicain.

"L'extrême droite ne changera jamais"

L'inimitié est-elle uniquement politique? Pas seulement. L'ADN même de Jacques Chirac, hostile à toute forme d'extrémisme, irrite le fondateur du FN. Un gaulliste qui, hormis le dérapage sur "le bruit et l'odeur" des immigrés en 1991, a toujours combattu le racisme. Au fond, celui qui collectionne les statues de Jeanne d'Arc à Montretout n'a jamais compris ce personnage étrange, épris du Japon et ouvert à toutes les cultures, en particulier indigènes. Comment peut-il en être autrement alors que Jean-Marie Le Pen s'obstine aujourd'hui encore à présenter les chambres à gaz comme "un détail de l'histoire de la Seconde guerre mondiale" ? Jacques Chirac, lui, avait reconnu pour la première fois, le 16 juillet 1995, la responsabilité de la France dans la déportation des juifs ? " L'extrême droite ne changera jamais", écrivait-il en conclusion du tome 2 de ses mémoires (Le temps présidentiel, Nil). Le chapitre s'appelait "un testament politique".