Le 21 avril 2002, seize candidats se présentent à l'élection présidentielle. A la fin de la journée, il n'en restera que deux. Le scénario est toujours le même depuis la première élection au suffrage universel direct en 1965. Seule l'identité des deux qualifiés pour le second tour reste à connaître.

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Selon les sondages, l'issue de ce premier tour réserve peu de suspense. Ils annoncent depuis des mois un face à face entre les deux têtes de l'exécutif Jacques Chirac et Lionel Jospin.

Au fil des heures, un coup de théâtre se profile. A 20 heures, le verdict tombe. Avec un peu moins de 200 000 voix d'avance sur Lionel Jospin, Jean-Marie Le Pen se qualifie d'un souffle pour le second tour le 5 mai. Le candidat socialiste annonce le soir même son retrait de la vie politique.

A travers nos archives, nous vous proposons de revivre ce séisme politique.

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La sieste de Lionel Jospin

La journée du 21 avril commence sous les meilleurs auspices pour Lionel Jospin. Après avoir voté dans son fief de Cintegabelle en Haute-Garonne, il rejoint son appartement de la rue du Regard à Paris et s'accorde une sieste en prévision de la soirée.

Songe-t-il avant de s'assoupir à son éclat de rire lorsqu'un journaliste l'a interrogé quelques jours plus tôt sur une éventuelle absence au second tour ? "Cela me paraît assez peu vraisemblable" avait-il répondu.

A 19 heures, le candidat socialiste arrive à son QG de campagne. Tous les ténors du parti sont là : "Ses amis, livides, se taisent. Gérard Le Gall prend son courage à deux mains : "C'est à moi de te le dire, Lionel. Tu n'es pas au second tour. Chirac est premier, Le Pen est deuxième."

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Le flegme de Jean-Marie Le Pen

Ce 21 avril 2002, la sérénité règne dans le camp Le Pen à commencer par le chef du clan : "Ses proches en témoignent : Vers midi, à l'heure des premiers chiffres de participation, son directeur de cabinet, Olivier Martinelli, le rejoint. Il le confirme aujourd'hui: "Jean-Marie m'a dit: 'Les dés roulent.' Il était détendu, rationnellement convaincu qu'il serait au second tour." Le vieux chef a raison. [...]

Après un rapide passage à son bureau de Montretout, Jean-Marie Le Pen les rejoint, en fin d'après-midi. Vers 18h30, Olivier Martinelli reçoit un appel du ministère de l'Intérieur: "C'est la panique ici, vous êtes au second tour!" Le directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen s'approche pour lui annoncer la nouvelle. "Tu vois, c'est arrivé", répond, presque placidement, Le Menhir. [...]

Le président du Front national et candidat à l'élection présidentielle de 2002 Jean Marie Le Pen exulte après l'annonce des premières estimations des résultats du premier tour des élections, le 21 avril 2002 à Saint-Cloud à son quartier général

Le président du Front national et candidat à l'élection présidentielle de 2002 Jean Marie Le Pen exulte après l'annonce des premières estimations des résultats du premier tour des élections, le 21 avril 2002 à Saint-Cloud à son quartier général

© / afp.com/PIERRE VERDY

Sa benjamine, Marine, elle, ne peut retenir ses larmes devant les caméras. Au côté de Jany, la nouvelle femme de son père, elle lâche: "Avec les accouchements, ça doit être le plus beau jour de notre vie, je crois. C'est un peu similaire. C'est la naissance de quelque chose." Deux semaines plus tard, pour le second tour, elle fera sa première télé sur le plateau de France 2."

UN ARTICLE A LIRE ICI : 21 avril 2002, la journée racontée par Jean-Marie Le Pen et le FN

L'intuition de Bernadette

Dans L'Express du 2 mai 2002, Eric Mandonnet raconte la réaction dans le camp Chirac : "Pas plus que les autres Français, Jacques Chirac n'imaginait qu'il se retrouverait face à Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle. Le dimanche 21 avril, en fin d'après-midi, il confiait: "Je m'attends à un mauvais premier tour, mais je pense que nous gagnerons plus largement que prévu au second, car je ne vois pas la France voter Jospin." Quand lui est apportée la première estimation plaçant le patron du Front national devant le candidat socialiste, il ne la prend pas au sérieux. Ce n'est qu'un peu plus tard que le président devra constater le séisme. "La seule qui m'ait parlé de ce scénario depuis quinze jours, c'est Bernadette", racontera le chef de l'Etat."

Couverture président Chirac 2651 du 25 avril 2002.

Couverture de L'Express numéro 2651 du 25 avril 2002.

© / L'Express

Dans l'Express du 25 avril 2002, Denis Jeambar, directeur de la rédaction de L'Express adresse une lettre ouverte à Jacques Chirac. Il ne mâche pas ses mots à l'égard du président sortant désormais à la tête du barrage républicain contre le Front national.

"Depuis sept ans que vous siégez à l'Elysée, rien de ce que vous avez fait ne justifie qu'on vous soutienne avec passion et enthousiasme. Les Français vous l'ont dit, d'ailleurs, dimanche, dans le premier tour de cette élection présidentielle, en ne vous accordant qu'un bien maigre cinquième de leurs suffrages. Votre bilan ne les a pas convaincus. Pas plus d'ailleurs que ne les a convaincus Lionel Jospin, votre rival socialiste, humilié par une défaite sans appel après cinq années de gouvernement.

Il reste cependant à votre crédit votre attachement à la République et à la démocratie, ces deux valeurs que vous n'avez jamais trahies. Seul ou presque dans votre camp, depuis vingt ans, vous avez refusé tout compromis, toute alliance avec l'extrême droite et le Front national de Jean-Marie Le Pen. D'autres comme Giscard, Barre ou Balladur furent moins raides, au point d'être parfois tentés de l'inviter à leur table. Vous n'avez jamais voulu dîner avec ce diable-là, même avec une longue cuillère. Vous avez toujours détesté cet homme parce que, disiez-vous déjà au début des années 80, il cultive cette petite part d'horreur qui sommeille en chaque être humain.

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L'Histoire, au fond, est juste. Vous voilà seul dans l'arène face à Le Pen. Il vous revient de l'estoquer en transperçant ce front de buffle habité par l'intelligence, la rouerie et la haine."