C'est peut-être une des nominations les plus inattendues du nouveau gouvernement d'Élisabeth Borne. D'abord parce qu'il y avait des poids lourds sur les rangs - le député LREM Thomas Mesnier, les urgentistes LR Philippe Juvin et Philippe Rottner, entre autres. Ensuite parce qu'il n'est guère habituel de passer directement de président de syndicat à ministre de la Santé. Mais le Dr François Braun, classé parmi les représentants de la "société civile" dans ce nouvel exécutif, est l'un des visages bien connus du monde hospitalier. Plus discret que d'autres urgentistes médiatiques, toujours calme et posé, le président depuis 2014 de SAMU - Urgence de France n'est certes pas un habitué des petites phrases qui claquent et des polémiques à l'emporte-pièce. Pour autant, il était présent dans les médias à chaque fois qu'une crise secouait le secteur - autrement dit, très souvent. Le chef du service des urgences de l'hôpital de Metz s'est aussi beaucoup mobilisé depuis le début de la crise sanitaire, en particulier lors de la première vague avec l'organisation des transferts de malades en TGV entre régions.
Depuis, le Messin n'a plus vraiment quitté les sphères du pouvoir. Il fut d'abord conseiller et référent santé du candidat Emmanuel Macron pendant la dernière campagne présidentielle, apportant sa pierre l'édifice programmatique. "Son expertise du terrain était précieuse, il a montré une grande détermination à travailler sur la campagne", indique le nouveau ministre de l'Industrie Roland Lescure, coresponsable des relais du président candidat. Il s'est ensuite vu confier la "mission flash" sur les urgences. Un parcours tout tracé vers l'avenue de Ségur, siège du ministère ? "Je lui avais posé la question récemment en plaisantant, au vu des galons qui commençaient à s'aligner sur ses épaules, mais il n'envisageait pas qu'on le lui propose", raconte le Dr Luc Duquesnel, président de la CSMF-généraliste. Lors de la précédente campagne présidentielle, les "conseillers santé" de l'époque (Olivier Véran, ou le Pr Jérôme Salomon) affichaient ouvertement leurs ambitions ministérielles. Rien de tel du côté de François Braun, assure Agnès Ricard-Hibon, ancienne présidente de la Société française de médecine d'urgence, et proche du nouveau ministre : "Je ne pense pas qu'il en rêvait. Il a beaucoup consulté avant d'accepter de devenir conseiller santé pour la campagne : il y voyait avant tout le moyen d'arriver à convaincre les politiques du bien-fondé de nos idées".
Nommé quelques jours après avoir rendu son rapport, le Dr Braun va donc devoir appliquer lui-même ses propositions pour "passer l'été". Lors d'une conférence de presse organisée en marge du dernier congrès des urgentistes, il avait résumé son projet en quelques mots : "Les urgences, cela ne peut plus être open bar". Derrière la formule un tantinet lapidaire, se cache en réalité une réforme profonde du système de santé. Instaurer un tri à l'entrée de ces services oblige en effet à s'assurer que les patients puissent tout de même obtenir une réponse à leurs besoins médicaux. Il s'agit donc d'aller au bout du dispositif de "service d'accès aux soins", le SAS, actuellement en expérimentation dans 22 sites pilotes : hospitaliers et libéraux doivent se coordonner pour accueillir des patients sans rendez-vous, orientés par le 15. Un programme auquel François Braun a beaucoup contribué, et que le nouveau ministre de la Santé aura certainement à coeur de généraliser.
"Il ne faut pas espérer de grands changements cet été"
S'il arpente les couloirs du ministère depuis de longues années pour défendre sa profession, ce fils, petit-fils et arrière-petit-fils de médecins n'en demeure pas moins un novice en politique. "Il n'aura pas le poids d'un Gabriel Attal sur les arbitrages budgétaires, ni d'un Gérarld Darmanin. Et je ne suis pas sûr qu'il connaisse bien le fonctionnement de l'Etat, ni qu'il ait de réseau parmi les hauts fonctionnaires", tacle l'urgentiste Mathias Wargon, chef de service à l'hôpital Delafontaine de Saint-Denis, et mari de l'ancienne ministre du Logement Emmanuelle Wargon. Lors de la passation de pouvoir avenue de Ségur, François Braun a d'ailleurs admis qu'il ne connaissait pas les usages, et qu'il lui faudrait "s'initier aux subtilités du Parlement". Le nouveau ministre a en revanche pour lui d'être un homme de terrain, très au fait des grands enjeux du moment - lutte contre les déserts médicaux, préservation de l'accès aux soins pour tous, etc.
"A un moment où ville et hôpital ont besoin de mieux travailler ensemble, il peut faire ce lien, car les urgences sont au centre du système. Il voit bien les conséquences des difficultés des uns et des autres", souligne le Dr Thierry Godeau. Ce représentant des médecins des centres hospitaliers (hors CHU) affiche toutefois déjà des regrets à propos de la mission flash, qui n'a pas intégré d'hospitalier non-urgentiste, alors que l'engorgement des urgences s'explique aussi beaucoup par le manque de lits dans les services "des étages". "Il ne faut pas espérer de grands changements cet été, on va faire face comme on peut. L'urgence, c'est de s'attaquer dès maintenant aux traitements de fond", plaide ce médecin.
Pour cela, le Dr François Braun devra devenir le ministre de tous les soignants, et sortir du rôle de représentant des urgentistes et des SAMU. Petite erreur de débutant ? Toujours lors de la passation de pouvoir, le nouveau locataire de l'avenue de Ségur a au contraire affirmé "qu'urgentiste il était, urgentiste il resterait". Il parlait bien sûr de sa méthode de travail - "qualifier les problèmes et agir pour les résoudre" - mais l'expression a pu surprendre. Sa nomination a suscité en tout cas quelques critiques, héritées de ses combats syndicaux. Le Dr Patrick Pelloux, président de l'organisation concurrente, l'association des médecins urgentistes de France (Amuf) l'a par exemple appelé à "ne pas rester dans un système de réseaux et de clans", regrettant lui aussi de ne pas avoir été associé au rapport de la mission flash. Absents également de cette mission alors qu'ils assurent une large part des secours aux personnes sur le territoire, les représentants des pompiers ont, quant à eux, qualifié sa nomination de "signal préoccupant" et de "pari audacieux". Il faut dire que SAMU - Urgences de France et les "rouges" sont à couteaux tirés depuis des années, notamment autour de la question du numéro d'appel unique pour les urgences.
Un vaste programme
Une chose est sûre, l'ex-syndicaliste a fait preuve d'un vrai talent pour attirer l'attention sur les difficultés des urgences. Il est à l'origine du "no bed challenge", qui voyait les chefs de service comptabiliser et communiquer chaque jour le nombre de patients restés sur des brancards la nuit précédente. C'est aussi lui qui a fait fuiter voilà quelques semaines la liste des 120 services fermés ou en grave difficulté à l'approche de l'été un peu partout dans le pays. Mais un bon syndicaliste fera-t-il un bon ministre ? La conclusion du rapport de la mission flash peut être lue comme une feuille de route que l'urgentiste se serait donnée à lui-même : changer le paradigme du système de santé, pour l'organiser en fonction des besoins de santé et non plus de "l'organisation d'une offre de soins concurrentielle, coûteuse et inadaptée". Il doit être reconstruit "sur la base d'une collaboration équilibrée entre tous les professionnels" et "favoriser une répartition organisée et concertée des soignants sur le territoire".
Un vaste programme qui, pour aboutir, suppose des réformes profondes, des habitudes de travail et des modes de financements, pour sortir du paiement à l'acte (en ville) ou à l'activité (dans les établissements de soins) qui pousse à la concurrence. Maintes fois évoquée, cette piste n'a jamais abouti, tant elle s'avère complexe à mettre en oeuvre. Elle ne pourra sans doute pas se faire à moyens constants, tant les besoins sont désormais importants. "Alors que la santé est présentée comme la priorité des Français, François Braun n'arrive que très loin dans l'ordre protocolaire des ministres. Saura-t-il convaincre celui qui arrive en tête de liste, à savoir Bruno Lemaire, à l'Economie, d'ouvrir les cordons de la bourse ?", s'interroge le Dr Agnès Giannotti, la nouvelle présidente du syndicat MG-France. Avant d'ajouter que si le Dr Braun avance les bonnes mesures, "la profession tout entière saurait le soutenir". A bon entendeur...
