Charles de Gaulle s'était affaissé sur la table de sa "crapette" vespérale, cartes en main, en cette Boisserie qui était depuis l'après-guerre une vraie retraite de méditation sur le siècle. Jacques Chirac, lui, s'est éteint après plusieurs années de réclusion à son domicile, invisible et mutique. Mais n'était-il pas diminué depuis trop longtemps, mémoire disloquée et jambes défaillantes, pour percevoir autre chose que les malheurs ? La mort de sa fille aînée, Laurence, en avril 2016, l'a poussé vers la nuit plus encore que la vieillesse et la maladie...

A l'ultime seconde, a-t-il songé à son grand-père Louis, directeur d'école "rad-soc" en Limousin ? A sa soeur aînée Jacqueline, morte à 18 mois et dont le souvenir baigna l'enfance de Jacques, gavé d'amour par sa mère ? A Georges Pompidou, son père politique, emporté alors qu'il exerçait la charge suprême ? Ou bien, en entrant dans la nuit, Jacques Chirac a-t-il entrevu une dernière fois la lumière éblouissante de ses succès : sa première législative, gagnée à l'arraché en 1967, la conquête en corsaire de la mairie de Paris en 1977, l'apothéose présidentielle du 7 mai 1995 ou l'étrange onction républicaine des 82 % lors de sa réélection 5 mai 2002 ?

"1958... Il faut continuer", murmura Pompidou avant d'expirer. L'Histoire seule dira si Jacques Chirac fut digne de la consigne. Elle distinguera les qualités du politicien des défauts de l'homme d'Etat, sculptera son juste buste au panthéon des ambitions françaises . Mais les affres de sa carrière, les ombres de ses choix idéologiques et les mystères de sa personnalité ne font que rendre plus fascinant le parcours de celui qui anima la droite pendant près de quarante ans. La mort n'a pas saisi Jacques Chirac à la sortie du labyrinthe que fut sa carrière, comme Icare précipité dans les flots par un trop vif soleil ; elle lui a laissé le temps d'un long déclin physique, qui lui a permis, le temps valant absolution en démocratie, de retrouver la faveur des citoyens. Dans les sondages, la bonhomie de l'individu a estompé les carences du politique : les Français ont oublié ce qu'il fit (ou ne fit pas) pour retenir ce qu'il fut (ou feignit d'être). La geste chiraquienne est désormais achevée, et avec elle l'un des plus incroyables destins politiques français.

L'enfance corrézienne de Chirac fut une initiation à la France

C'est le 29 novembre 1932 que tout commence, quand naît à deux pas du jardin des Plantes, dans une clinique du Ve arrondissement de Paris, un futur fauve du pouvoir. Dix ans après la naissance d'une fillette qui mourut en bas âge, Abel et Marie-Louise Chirac découvrent un petit monstre de santé, qui toute sa vie étonnera par sa vigueur les médecins l'auscultant. Penchés sur le berceau, il y a aussi quatre grands-parents, tous instituteurs, et l'ombre portée d'arrière-grands-parents paysans. La famille de Jacques Chirac semble en fait une illustration de la République en marche. Ancrés dans le XIXe siècle, il y a ces campagnards assez pauvres, qui rêvent pour leurs enfants d'un autre destin. La IIIe République s'en charge, qui place sur les chevaux du savoir des milliers de hussards. Louis Chirac devient même directeur d'école à Brive et se pique d'action publique, en radical-socialiste engagé dans la franc-maçonnerie.

1942. Avec son grand-père Louis, radical-socialiste, directeur d'école, en Corrèze. Collection privée NE PAS RÉUTILISER

1942. Avec son grand-père Louis, radical-socialiste, directeur d'école, en Corrèze.

© / Collection privée

Abel poursuit l'ascension sociale, s'impose dans le monde naissant de l'aéronautique comme conseiller de Marcel Bloch, le futur Dassault, puis comme directeur général d'un autre avionneur, Henry Potez. C'est la vie aisée et parisienne d'un fils unique de cadre supérieur qu'il offre à Jacques. Le moindre luxe n'est pas ces vacances en Corrèze, auprès du grand-père éclairé. C'est lui qui met le Limousin au coeur de son petit-fils, et sans doute la politique dans un coin de sa tête. Dans la maison familiale de Sainte-Féréole, dans les châtaigneraies du plateau de la Xaintrie, sur les rives de l'étang de Lachamp, une éducation rurale et politique nourrit donc le jeune Jacques Chirac, entre la lecture du Tour de la France par deux enfants, celle des Croix de bois, de Dorgelès, et les grandes escapades dans la campagne de celui qu'on surnomme "l'arbalète" à cause de ses mollets longilignes. Bref, l'enfance corrézienne de Chirac fut une initiation à la France.

Il laisse un meilleur souvenir à ses camarades qu'à ses professeurs

L'Histoire apporte aussi sa leçon, brutale. Chaque soir, au retour de l'école, le petit Jacques trouve sur la table un bonbon sorti de son papier, douceur suprême. Mais un jour de mai 1940, ce sont des valises qui sont prêtes. Par étapes, l'exode emporte la famille Chirac, dans le sillage de la firme Potez, jusqu'au Rayol. Abel a adopté au passage son second prénom, François, par prudence en ces temps d'antisémitisme forcené... Sur les hauteurs de Toulon, à 8 ans, Jacques Chirac ne prend pas conscience de la tragédie qui embrase la planète, et profite d'un nouveau bonheur, dans la villa Casa Rosa, sur ces chemins varois où il dégourdit ses jambes, comme dans les cours d'école où il multiplie les bêtises. Garnement, il libère un jour les 150 lapins du clapier Potez, récoltant une volée de coups de pied au cul de la part du régisseur du domaine, futur maire du Rayol.

Puisque Jacques Chirac est trop jeune pour aller à la guerre, la guerre vient à lui. Par une formidable lueur, d'abord, aperçue, presque admirée, depuis la corniche qui surplombe la Méditerranée : le 27 novembre 1942, la flotte française se saborde dans la rade de Toulon, pour échapper à la Wehrmacht qui envahit la zone libre. Dix-huit mois plus tard, un soir d'août 1944, un inconnu frappe à la porte de la Casa Rosa : le général Brosset a débarqué à la tête de la 1re division française libre, il passe la soirée avec les Chirac. Quelques mois plus tard, apprenant la mort de cet hôte d'un soir, Jacques Chirac baptise de son nom un chemin du Rayol : trente ans après, l'avenue du Général-Brosset sera officiellement inaugurée...

Avec la paix revient Paris et s'éloigne l'enfance. Adolescent, Jacques Chirac bouillonne en classe. Distrait, impulsif, dissipé, débordant d'énergie, il est un élève médiocre, travaillant juste assez en fin d'année pour ne pas redoubler. Renvoyé du lycée Hoche à Versailles, il avance cahin-caha jusqu'au bac au lycée Carnot de Paris. A ses camarades, il laisse un meilleur souvenir qu'à ses professeurs : perçu comme un intellectuel, ce grand gaillard s'enflamme sur tous les sujets en dehors des cours et grille d'innombrables cigarettes lors de débats passionnés. Obtenu avec mention "assez bien", le baccalauréat est accueilli comme un miracle par François Chirac, qui inscrit immédiatement son fils en mathématiques supérieures au lycée Louis-le-Grand. Mais les diables de la jeunesse vont entraîner Jacques Chirac vers un horizon plus exotique...

A Sciences po, il vend quelques jours

"Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse/Et roule bord sur bord et tangue et se balance/Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins/Les vagues souples m'ont appris d'autres cadences..." Jacques Chirac, qui se réclamera plus tard amateur de poésie, s'offre avant d'avoir 17 ans l'évasion rêvée par Jean de la Ville de Mirmont. Parti, presque fugueur, s'embarquer comme pilotin sur le Capitaine Saint-Martin, un cargo de 5 000 tonnes, il découvre entre Dunkerque et Alger que rouler bord sur bord n'est pas toujours agréable : c'est aux sardines à l'huile qu'il soigne le mal de mer, et avec des sirènes qu'il guérit le vague à l'âme de l'adolescence. Dans la casbah d'Alger, les marins le confient aux "autres cadences" des hanches d'une prostituée...

Ainsi dépucelé et repu d'aventures, Jacques Chirac revient en quasi adulte s'ennuyer au lycée, avec un mois de retard sur la rentrée scolaire. Qu'il est triste de fêter ses 17 ans sous les arcades noires de Louis-le-Grand, quand la planète brûle loin du novembre parisien. Il ne sera pas ingénieur, il ne construira pas d'avions. Il tâte du sanskrit, se passionne pour le russe, allant jusqu'à traduire Eugène Onéguine et allumant ainsi, sans doute, l'amitié admirative qu'il nourrira pour Moscou jusqu'à l'Elysée. Comme un asile pour son esprit aventureux, Sciences po est une plus adéquate abbaye de Thélème. "Avec pour toute pacotille que son coeur", comme le chanta Jean de la Ville de Mirmont. Chirac y cabote sur l'océan des idées, au milieu des tempêtes intellectuelles : adhérent éphémère du Rassemblement du peuple français, il vit un bref flirt avec le gaullisme actif, mais signe et fait signer l'appel de Stockholm contre l'armement nucléaire américain, défie la police dans la rue et se frotte de communisme en vendant quelques jours L'Humanité. Attentif à la rumeur du monde, flairant les justes combats sans vraiment trouver le sien, Chirac s'amourache de la res publica, de ses réflexions et de ses polémiques. La politique ne l'a pas encore saisi, mais la vie publique l'a déjà accaparé.

Juillet 1950 : il embarque à bord du Capitaine Saint-Martin comme pilotin à 17 ans

Juillet 1950. A 17 ans, il embarque sur un cargo, le Capitaine Saint-Martin comme pilotin. Une vraie expérience humaine.

© / Coll.Privée

L'Ecole nationale d'administration semble donc l'issue naturelle de ce parcours estudiantin. Toujours médiocre, il a redoublé sa première année à Sciences po, puis redoublé... d'efforts pour se hisser à la troisième place en fin de scolarité. Mais il n'escompte pas réussir le concours de l'ENA, dont il prépare l'écrit en Suède, pendant de tranquilles vacances. Après avoir planché sur "Une nation matériellement affaiblie peut-elle continuer d'exercer une action spirituelle ?" et sur "Les privilèges de l'administration", il va baguenauder outre-Atlantique, en Louisiane : son père doit le sommer par télégramme d'abréger sa villégiature quand il apprend que l'écrit a été passé avec succès. Après une simulation du budget de l'Etat devant le jury de l'oral, l'ENA lui ouvre ses portes. Il reste néanmoins à l'heureux potache de 22 ans deux épreuves à réussir : celle de la vie et celle de la guerre.

Il était plus fait pour être chef de guerre que chef d'Etat

La première a débuté dans l'insouciance d'un été américain, en 1953. Etudiant aux cours d'été de Harvard, Jacques Chirac travaille dans un restaurant et découvre les Etats-Unis. Son coeur bondit pour une riche jeune fille de Caroline du Sud, Florence Herlihy. Fiançailles annoncées, familles affolées, retour précipité : le romantisme aura eu sa saison, la raison reprend les rênes du destin sentimental de Chirac. Aux roads américaines se substituent la bibliothèque de Sciences po et les cours de latin, le duo de dévoreurs de hamburgers devient un groupe de travail estudiantin, le "honey child" et la "southern belle" sont remplacés par "M. Jacques Chirac et Mlle Bernadette Chodron de Courcel", fiancés en octobre 1953. Les familles sont d'accord, l'ordre social aussi. Le 17 mars 1956, un long gaillard en uniforme et une gracile jeune femme un peu pincée se marient dans une chapelle annexe de la basilique Sainte-Clotilde de Paris, à mi-chemin de l'Assemblée nationale et de Matignon...

1956 Jacques Chirac en uniforme de sus-lieutenant pendant la guerre d'Algérie

1956. Le sous-lieutenant Chirac, pendant la guerre d'Algérie, au côté de son épouse.

© / Coll.Privée

S'il arbore devant l'autel ses galons de sous-lieutenant, c'est que Jacques Chirac vit depuis un an et demi à l'heure militaire. Quatorze mois à Saumur en ont fait un sous-officier de cavalerie, sorti major de sa promotion pour de bons résultats sur le terrain et une assiduité remarquée à la messe matinale. Cinq jours avant le mariage des Chirac, l'Assemblée a donné à Guy Mollet les pleins pouvoirs en Algérie, que le contingent va rejoindre. Pour le sous-lieutenant, qui a insisté afin d'être enrôlé, un piton rocheux à la frontière du Maroc devient le théâtre de la guerre d'Algérie. Loin du Désert des Tartares, c'est là une vraie bataille, où l'ennemi a un visage et la mort un funeste appétit. Chirac se révèle un "soldat né", selon le mot de Pierre Messmer, héroïque même quand il se porte sans ordre au secours de camarades assiégés. Mélange d'action et de responsabilité, entre le règne de l'imprévisible et l'ordonnancement de la discipline, la vie militaire lui convient.

Epris à la fois d'émotions et de réflexion, Jacques Chirac trouve sans doute dans le choix des armes l'équilibre dynamique qui lui a manqué à chaque étape de ses études. Plus tard, il se montrera un élu toujours à l'aise dans le domaine militaire : président, il aura engagé les soldats français dans de nombreux conflits, dont trois guerres internationales (Bosnie, Kosovo, Afghanistan). Intuitif et inspiré, il était plus fait pour être chef de guerre que chef d'Etat, et sa constance ne fut vraiment réelle que dans ce domaine. Souvent instable en diplomatie, incohérent dans les domaines économique et social et imprévisible en politique, Jacques Chirac n'a jamais varié dans l'art militaire, sachant ce qu'il voulait obtenir par les armes et comment y parvenir. Inspection des troupes, choix opérationnels, lois de programmation : toute l'oeuvre militaire de Jacques Chirac est née à Souk-el-Arba, à la tête des 32 hommes composant le 3e escadron du 6e régiment de chasseurs d'Afrique. Au soleil sanglant d'Algérie, Jacques Chirac, il le sait et le dira souvent, a approché la vérité de sa vie.

La politique pour lui sera la continuation de la guerre par d'autres moyens, des retrouvailles avec l'odeur de la poudre et la nécessité du sang-froid. Pour Jacques Chirac, déjà nostalgique de l'uniforme, encore attaché au rêve paternel de le voir diriger l'Aviation civile, l'ENA n'est pas le porche de la politique, mais le seuil de la fonction publique. Sans le savoir, il se glisse pourtant dans le moule qui va fournir en série les futurs dirigeants de la France : Rocard, Jospin, Fabius, Juppé et des bataillons de ministres sortiront de cette école. L'Etat y trouve son compte de bonne gestion, mais la politique y respire les vapeurs fatales du conservatisme et de la technocratie. Plus cheval fou que "crâne d'oeuf", Chirac n'aura jamais l'air d'un énarque, mais sa pensée, à défaut de son style, en sera marquée. Jamais il ne sera un vrai réformateur de l'Etat, plus prisonnier ici de sa culture administrative que de ses choix politiques.

Services rendus, souvenirs communs, intérêts partagés

Aux côtés de Jacques Friedmann, Jean-Yves Haberer, Bernard Stasi, Jacques Boyon ou Philippe Dondoux, Chirac commence aussi à tisser ses futurs réseaux et pénètre surtout la nomenklatura française, dont l'excellence n'a d'égale que la solidarité. Jacques Chirac apprend lentement à manoeuvrer la France, pays d'accointances. Plus tard, fonctionnaire du secrétariat général du gouvernement (SGG), il évoquera la croissance de son "emprise téléphonique sur Paris". Puis son génie du contact personnel, sa science des fichiers et son abattage sur le terrain achèveront de faire de lui un exceptionnel homme d'entregent. Services rendus, souvenirs communs, intérêts partagés : la force politique de Jacques Chirac fut toujours plus enracinée dans les ententes pragmatiques que dans le combat des idées, dans le réel plus que dans l'idéal.

Le soldat Chirac a dû se réjouir que sa promotion ait été baptisée Vauban. L"Algérien" Chirac est ravi que tous ses camarades rejoignent en 1959 le gouvernement général d'Alger, pour en aider les administrateurs. Encore considéré à gauche, très attaché à l'Algérie française, celui qui est classé 16e sur 52 à la fin de l'ENA est tenté, le 24 janvier 1960, de soutenir les Français qui ont dressé les "barricades". Mais le fonctionnaire l'emporte sur le militant et le calcul à long terme tempère l'impulsion. Quitte à dépenser son énergie, autant mettre sa passion au service d'une ambition, et ne pas se tromper de camp. La maturité, si elle n'obère pas la fougue, la canalise. Ce changement psychologique est le prélude à une évolution politique : Chirac va rejoindre les rangs de la droite et devenir gaulliste.

A deux pas des Tuileries, dans le confort farci d'ennui de la Cour des comptes, Jacques Chirac se morfond. Un de ses anciens camarades de Sciences po, Gérard Belorgey, organise son évasion vers le SGG, où Chirac devient le scribe de toutes les réunions interministérielles consacrées à l'économie. Puis, en novembre 1962, grâce à un coup de pouce de Marcel Dassault, Chirac traverse la rue de Varenne, passant du n° 58, siège du SGG, au n° 57, où se déploie, dans l'hôtel de Matignon, le cabinet du Premier ministre. "C'est une perte pour moi", argumente le patron du SGG, Jacques-Henri Bujard, pour caser son poulain. "Je l'espère bien, réplique Pompidou, sinon ce ne serait pas un gain pour moi."

L'embauche - c'est un symbole - intervient entre les deux tours des législatives provoquées par le projet du général de Gaulle : faire élire le président de la République au suffrage universel direct. Le Parlement s'est dressé contre le gouvernement ; de Gaulle a dissous l'Assemblée nationale. Entre Georges Pompidou et son nouveau conseiller pour la construction, l'entente fonctionnelle est immédiate, tant l'activisme du jeune Chirac et son opiniâtreté font merveille au cabinet, qui lui valent un autre surnom : le "bulldozer". "Si je lui demande un soir de creuser un tunnel entre mon domicile et Matignon, à 9 h 15 il m'attendra à la sortie", s'amuse Pompidou.

Pierre Juillet, Olivier Guichard, Bernard Esambert, puis Michel Jobert et Edouard Balladur participent à l'aréopage pompidolien. Jamais l'Etat jacobin n'a été si puissant et, entre l'Elysée et Matignon, tous les leviers du pouvoir sont réunis. Chirac, lui, va piloter quelques-uns des dossiers les plus désastreux de la Ve République : le France, les HLM, le Concorde... Mais il sait désormais comment fonctionne le sommet de l'Etat : l'exécutif est devenu son champ de bataille.

Il manque à Jacques Chirac une terre d'élection, au sens propre. Il est conscient que, sans l'onction du peuple, nulle action légitime n'est possible. Dès 1964, il s'arrange pour être nommé à la Commission du développement économique et régional du Limousin. En mars 1965, il intègre le conseil municipal de Sainte-Féréole. Le 5 décembre 1965, Jacques Chirac, Jean Charbonnel, Bernard Pons, Pierre Mazeaud et quelques autres conjurés se retrouvent à l'auberge Saint-Eloi, à Solignac : ils font le serment de débarrasser le Limousin des socialo-communistes. Alors s'affirme Chirac le champion des campagnes électorales, infatigable et chaleureux, que les électeurs appellent "serre-la-louche" ou "toque-manettes" et qui découvre que le pouvoir se conquiert en grande partie au "cul des vaches".

En mai 1968, il négocie avec la CGT, revolver en poche

En mars 1967, Chirac s'aligne dans la circonscription d'Ussel. Dans ce morceau de Corrèze nord acquis à la gauche, il affronte au premier tour Robert Mitterrand, frère de François, et devance au second le candidat communiste, de 537 voix. La droite sauve sa majorité à l'Assemblée nationale d'un siège : le sien... "Je vous ai réservé un strapontin au gouvernement, mais, surtout, ne vous prenez pas pour un ministre", lui glisse Pompidou. Et voilà Chirac promu secrétaire aux Affaires sociales, chargé de l'emploi : un nouveau dossier catastrophe, alors que le nombre des chômeurs a été multiplié par 30 en trois ans. Chirac lance l'Agence nationale pour l'emploi...

Quand il s'assoit à la table du Conseil des ministres, dans le salon Murat de l'Elysée, le 12 avril 1967, Jacques Chirac croit sans doute avoir traversé l'épreuve du feu politique. En fait, elle l'attend. Pendant toute la crise de mai 1968, il est dans l'ombre de Georges Pompidou, se rend, revolver en poche, dans un hôtel borgne du XIXe arrondissement, pour négocier avec la CGT, puis arrange les accords de Grenelle. Mais, au feu des événements, il se forge une épée politique inédite : fidèle à Pompidou, il marque pourtant d'instinct une préférence pour les choix gaulliens, approuvant la fermeture de la Sorbonne ou prônant la manière forte. S'il continue à dire que "Pompidou a toujours raison", il montre sa différence et, par tempérament, s'éloigne de son mentor.

Georges Pompidou (C), le premier ministre du GŽnŽral Charles de Gaulle, lit, le 27 mai 1968 ˆ Paris, le protocole des "Accords de Grenelle" qu'il vient de nŽgocier avec des syndicats en grve. Au second plan (G-D): Jean-Marcel Jeanneney, ministre des affaires sociales, X, Jean-Philippe Lecat, et Jacques Chirac, secrŽtaire d'Etat auprs du ministre des affaires sociales, chargŽ de l'emploi.  A la suite des ŽvŽnements du mois de mai 68, le prŽsident de la rŽpublique, GŽnŽral Charles de Gaulle a dissous le 30 mai 1986 l'AssemblŽe nationale. Au cours du premier tour des lŽgislatives, le 23 juin, le Parti communiste et la F.G.D.S. enregistrent un sensible recul, le second tour confirme le succs de la majoritŽ de droite: sur les 485 siges de la nouvelle AssemblŽe nationale, la majoritŽ en enlve 358. Avec un gain de 97 siges, les gaullistes de l'Union pour la DŽfense de la RŽpublique ˆ eux seuls disposent de la majoritŽ absolue ˆ l'AssemblŽe. "Raz de marŽe du parti gaulliste, Waterloo pour la gauche." La "grande peur de mai 68" a effacŽ le ras-le-bol qui semblait entrouvrir aux partis de gauche une porte sur les allŽes du pouvoir.

27 mai 1968. Au côté du Premier ministre, Georges Pompidou, après la signature des accords de Grenelle.

© / AFP

Chirac n'en demeure pas moins aux avant-postes du combat pompidolien. Trésorier de la campagne présidentielle de 1969, il va ensuite servir le nouveau chef de l'Etat. Malade, Pompidou a visiblement choisi de former en Chirac son successeur, celui qui gardera l'Elysée aux gaullistes après la fin de son mandat, en 1976, pour reprendre le slogan de 1969 : "Le changement dans la continuité." Il propulse ainsi son dauphin aux postes nécessaires pour "apprendre le métier" : le Budget en 1969 (il doit surveiller Valéry Giscard d'Estaing, titulaire des Finances), les Relations avec le Parlement en 1971 (il doit contrôler l'action de Jacques Chaban-Delmas), l'Agriculture en 1972, l'Intérieur en 1974.

Seules les affaires agricoles le révèlent bon ministre, les autres dossiers ne lui servant qu'à ourdir ses manoeuvres partisanes. Aux Relations avec le Parlement, il laissera même le souvenir de la plus grande maladresse et d'une certaine brutalité. Jamais, d'ailleurs, comme député de l'opposition ou de la majorité, comme ministre ou comme chef du gouvernement, Jacques Chirac n'a vraiment porté d'intérêt au Parlement. Les paysans, en revanche, le passionnent, qui lui rappellent ses ancêtres et ses Corréziens. Confronté à la guerre du lait dans l'Ouest, en pointe dans les batailles bruxelloises, pratiquant une véritable cogestion avec les syndicats, il acquiert en deux ans une réputation et une popularité inoxydables.

Il prépare ses offensives depuis la mairie de Paris

Il est inscrit que Georges Pompidou souhaite installer Chirac à Matignon en 1975, pour le "propulser" vers la présidentielle, mais le sort en décide autrement : le 2 avril 1974, le président meurt. Seul à la barre de son destin, Jacques Chirac choisit de trahir les gaullistes pour sauver le gaullisme. Comme Pompidou, il a détesté la politique pratiquée par Jacques Chaban-Delmas entre 1969 et 1972. Aux yeux des pompidoliens, le Premier ministre de la "nouvelle société" a trahi le fond et la forme du gaullisme. Le fond, parce qu'il propose une politique présocialiste, contaminée par les idées de Mai ; la forme, parce qu'il considère que le régime n'est pas présidentiel et que l'Elysée n'a pas à dicter l'action gouvernementale. L'"appel des 43", que Jacques Chirac lance avec succès pour torpiller la candidature de Chaban, n'est que la forme assumée de cette défiance ancienne. "Giscard n'est exceptionnel que dans la trahison", avait lâché Chirac à la veille du référendum d'avril 1969, quand VGE appela au vote non. Cinq ans plus tard, c'est lui qui trahit, pour que Giscard soit élu à la présidence de la République. Et il s'installe, le 27 mai 1974, à Matignon.

Ironie du sort : Premier ministre de VGE, Chirac se "chabanise". Il reproche au président de ne pas le laisser gouverner, de lui faire endosser ce "libéralisme avancé" alors qu'il souhaiterait développer un "néogaullisme". De cette période - "La pire cohabitation que j'ai vécue", dira-t-il - Chirac retire néanmoins de précieuses leçons : les règles de la lutte à mort entre deux hommes, les us du duel suprême. Confronté à François Mitterrand, puis en guerre d'usure avec Lionel Jospin, que de fois n'a-t-il pas dû réviser les classiques de la haine étudiés durant vingt-sept mois, avant la rupture du 25 août 1976 !

Claquant la porte de Matignon, Chirac est libéré. Totalement formé, désormais, à l'exercice du pouvoir, il peut s'abandonner à toutes les ambitions. Celle de créer un parti, d'abord, et c'est en décembre 1976 la naissance du RPR, phalange déterminée qui oublie lentement le gaullisme et s'enivre au chiraquisme. Celle de défier Giscard ensuite, en prenant à la hussarde la mairie de Paris contre un fidèle du président, Michel d'Ornano : c'est chose faite en mars 1977. Celle de dominer la majorité à l'issue des législatives de 1978, ce que le RPR accomplit, mais dans la peine, et Chirac n'est pas rappelé à Matignon. Celle, enfin, de soumettre son nom aux électeurs dans un scrutin national : c'est l'aventure des élections européennes de 1979.

Ce dernier raid s'achève en fiasco, que l'"appel" de Cochin, brûlot anti-européen lancé depuis un lit d'hôpital, discrédite : "Le parti de l'étranger est à l'oeuvre avec sa voix paisible et rassurante..." Mais qu'importe à Chirac la récente embardée de sa voiture sur une route de Corrèze, qu'importe le dérapage incontrôlé de la liste européenne, qu'importe le recul de son groupe parlementaire aux législatives précédentes : il faut foncer. Depuis son départ de Matignon en 1976, il n'a plus qu'un objectif : l'Elysée, qu'il peut seul, croit-il, empêcher de tomber aux mains de la gauche. Fleur au fusil, il mène en 1981 la campagne la plus moderne et la plus gaie. Las : avec 18 % des voix au premier tour, il n'est en mesure que de faire perdre. Après Chaban, sa victime est cette fois Giscard. Il rencontre Mitterrand pour sceller le complot. Persuadé que la reconquête sera rapide et facile après l'intermède socialiste, Chirac se réjouit d'avoir dégagé sa route à droite...

French neo-Gaullist Paris Mayor Jacques Chirac is hugged by a Paris municipal streetsweeper (L) as he shakes hands with another, 12 September 1985 in front of Paris XVth arrondissement City Hall. AFP PHOTO PIERRE GUILLAUD / AFP / PIERRE GUILLAUD

12 septembre 1985. Jamais en reste d'une poignée de main, l'édile reçoit l'accolade d'un employé municipal.

© / PIERRE GUILLAUD/AFP

C'est de la mairie de Paris qu'il prépare alors ses offensives, lesquelles le ramènent à Matignon pour la première cohabitation, en mars 1986. 35 000 fonctionnaires, 2,15 millions d'habitants, 30 milliards de francs de budget, un appartement personnel de 1 000 mètres carrés : le porte-avions est magnifique. Chirac en fait une machine de guerre, mais aussi une vitrine et un laboratoire. Sa politique d'équipement et d'embellissement de la ville, les transports, la carte Paris Santé ou le Samu social, les jardins et les services aux personnes âgées lui sont autant d'arguments électoraux à dimension nationale. En 1977, il avait emporté 14 arrondissements sur 20 : en 1983 et en 1989, il empoche la totalité. Ces grands chelems seront a posteriori entachés de suspicion, tant les faux électeurs se sont multipliés dans la capitale, mais Chirac le Parisien, complétant Jacques le Corrézien, a musclé le personnage. Son style impétueux faisait douter de ses capacités d'homme d'Etat, sa gestion de la capitale le disculpe.

"Les Français n'aiment pas mon mari", lâche Bernadette

"C'est vraiment injuste", lâche l'un de ses proches quand, la présidentielle de 1988 passée, Chirac passe les rênes de Matignon à Michel Rocard, tandis que François Mitterrand entame un second septennat. Si Jacques Chirac est battu et humilié dans les urnes (46 % des voix au second tour), ce n'est pas par hasard. En deux ans de cohabitation, il a non seulement subi la guerre d'usure menée par l'Elysée, mais surtout appliqué une politique rejetée par les Français. Il reconnaît "une faute, deux catastrophes et une erreur". La faute fut de supprimer l'impôt sur les grandes fortunes ; les deux catastrophes tenaient dans la mort de Malik Oussekine, pour cause de violences policières pendant les manifestations contre la loi Devaquet sur l'université, en décembre 1986, et dans le krach boursier d'octobre 1987 ; l'erreur était d'avoir ménagé Mitterrand.

French socialist president Francois MItterrand (R) and his neo-Gaullist Prime Minister Jacques Chirac rise together at the end of a joint press conference held 05 December 1987 at the end of the European Economic Community summit in Copenhagen. 
(ARCHIVES) - Photo prise le 05 dŽcembre 1987 du prŽsident Franois Mitterrand (D) et du Premier ministre Jacques Chirac. Jacques Chirac a clairement p‰ti de la premire cohabitation entre un prŽsident de gauche et un gouvernement de droite, Francois Mitterrand l'emportant haut-la-main sur son rival ˆ la prŽsidentielle de mai 1981. / AFP / MICHEL GANGNE

Décembre 1987. Depuis mars 1986, il est à nouveau Premier ministre. En 1988, après sa défaite à la présidentielle, il regrettera d'avoir ménagé François Mitterrand.

© / AFP/MICHEL GANGNE

Mais les racines de l'échec sont plus profondes. Les Français ont d'abord rejeté un ultralibéralisme que Chirac, séduit par l'action de Ronald Reagan aux Etats-Unis et celle de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, a adopté sans nuance. Lui, le rad-soc venu au gaullisme, le serviteur de l'Etat, a enfilé ici un costume idéologique qui ne lui sied point et qui gêne la France aux entournures. Les privatisations massives et les "noyaux durs" d'actionnaires amis du RPR, les licenciements plus faciles et la politique fiscale pro-riches brouillent Chirac avec la France. Il ne lui ressemble plus, il ne se ressemble plus. La tactique droitière conseillée par Charles Pasqua n'arrange rien. Pendant ce temps, Mitterrand cultive l'empathie avec sa figure de "Tonton", son idéologie conservatrice (le "ni-ni") et sa lettre à tous les Français, attentive à chacun. En 1988, Chirac est un sortant contesté, il semble un homme du passé. "Les Français n'aiment pas mon mari", lâche Bernadette après la défaite.

Seul, déprimé, Jacques Chirac décide donc de se faire aimer. Fini le temps des opérations commandos, voici venue l'ère des opérations séduction. Pendant que la gauche s'abîme au pouvoir, Chirac se cherche un nouveau personnage. Il lui faut d'abord résister au défilé des Brutus : des rénovateurs de 1989 au duo Pasqua-Séguin de 1990, en passant par le club des opposants au traité de Maastricht et les partisans d'un rapprochement avec le Front national, on cherche à l'éliminer ou à l'entraîner dans des impasses. Le piège le plus pervers serait sans doute de retourner au pouvoir en 1993, pour une nouvelle cohabitation. Et si Chirac l'évite, c'est pour trébucher sur un obstacle inattendu : il a trouvé avec Edouard Balladur plus traître que lui. Installé à Matignon en avril 1993, l'ancien camarade en Pompidolie se pique d'ambition présidentielle... Pour gagner la bataille de l'Elysée, Chirac va devoir triompher d'abord dans une guerre civile.

Retrouvailles autour du concept magique de "fracture sociale"

L'épopée de 1994-1995, anabase chiraquienne vécue avec quelques fidèles, dont sa fille Claude, n'est peut-être que le scénario de retrouvailles réussies. Celles de Jacques Chirac avec lui-même, dans une pensée qui se veut généreuse et réformatrice, autour du concept magique de "fracture sociale", proche du radicalisme de sa jeunesse, une politique à la Louis Chirac, un programme d'instituteur de la IIIe République. Retrouvailles également de Chirac avec la France, celle qu'on n'appelle pas encore "d'en bas" mais qu'on dit "profonde", celle qu'il a oubliée dans les palais nationaux et dont il va palper les souffrances au coeur des usines ou dans les champs. Retrouvailles enfin de Chirac avec le gaullisme, qu'il rafistole, certes, et qu'il trahira demain, mais dont il ressuscite un instant le souffle, remettant aux lèvres citoyennes le goût de l'avenir et de l'ambition.

L'élection héroïque et les espoirs gigantesques qu'elle a nourris ne rendent que plus amère la désillusion de 1995. Pourtant, tout commence bien. Il y a le glorieux changement de politique en ex-Yougoslavie, avec une armée française qui remet l'ONU dans le chemin de l'honneur en reprenant le pont de Vrbanja, et la Bosnie sur la route de la paix. Il y a l'abandon de la conscription pour en venir à cette armée de métier jadis prônée par de Gaulle et désormais imposée par la nature des conflits modernes. Il y a la reprise provisoire des essais nucléaires. Il y a, enfin, le discours du Vél' d'Hiv, le 16 juillet, où Jacques Chirac reconnaît la responsabilité de l'Etat français, "secondant" la "folie criminelle" des occupants dans la rafle des juifs. "La France, patrie des Lumières et des droits de l'homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable", explique le courageux président, rompant avec cinquante ans d'omerta motivée par les intérêts politiques ou, au mieux, par la volonté de ne pas rouvrir les déchirures nationales.

Sur le front économique et social, le président Chirac abjure dès le 26 octobre 1995 les promesses et la philosophie du candidat Chirac. La politique de rigueur menée par Alain Juppé, les hausses d'impôts, les réformes sociales trop brutales, le style gouvernemental abrupt précipitent la France dans la colère et ses dirigeants dans l'impopularité. D'immenses manifestations et grèves bloquent le pays en novembre et décembre. Insouciant, bien qu'on lui ait "volé sa victoire" - le mot est de Philippe Séguin -, indifférent aux protestations des masses "cocufiées" par cet abandon sans vergogne des promesses de campagne, Chirac semble un chef d'Etat absent. Eternel candidat, le voilà président cataleptique, comme s'il ne savait que faire du pouvoir suprême tant désiré. La géopolitique ne suffit pas à pallier les carences élyséennes : Jacques Chirac est un mauvais président.

Right-wing supporters of the neo-gaullist Rally for the Republic (RPR) holds a poster reading "Adieu Left" as she and others celebrate 07 May 1995 at the Concorde Square the victory of Jacques Chirac, the mayor of Paris, in the second round of the presidential elections. Defeated in the presidential race of 1988, Chirac has beaten Socialist candidate Lionel Jospin.      AFP PHOTO  PASCAL PAVANI / AFP / PASCAL PAVANI

7 mai 1995. Jacques Chirac est élu président de la République, face à Lionel Jospin. Ses supporters en liesse affluent place de la Concorde, à Paris.

© / AFP/PASCAL PAVANI

En 2002, il a besoin d'un coup de pouce du destin : ce sera Le Pen

Héritier du gaullisme, il va de plus organiser le démontage de la Ve République, se soumettant aux désirs de son Premier ministre, puis dissolvant l'Assemblée nationale plutôt que de changer de chef de gouvernement. Pour ses reniements politiques et cette manoeuvre électorale, l'ire populaire le condamne à cinq ans de cohabitation en portant Lionel Jospin à Matignon, à la tête d'une majorité rose-rouge-verte. Le pouvoir advient à la gauche plurielle, l'isolement échoit à un président bien singulier. La cohabitation, qui plaît aux Français parce qu'elle attiédit la politique, mais euthanasie la France parce qu'elle empêche les réformes, rend à Jacques Chirac ce qui lui manquait : un objectif, un défi, une campagne, être réélu en 2002. Et l'appétit qui va avec.

Il y parvient par des chemins imprévus. La victoire des Bleus lors de la Coupe du monde de football de 1998 apporte à Chirac l'occasion d'un retour médiatique et d'un regain de popularité. Sa guérilla contre la majorité parlementaire use les nerfs de Lionel Jospin, soudain plus obsédé par sa volonté de battre Chirac qu'obstiné à faire profiter la France d'une période économique favorable. Une nouvelle tuyauterie institutionnelle s'installe dans cette Ve République rouillée, avec le quinquennat présidentiel (que Chirac refusait mais qu'une manoeuvre Giscard-Jospin, improbable, a imposée, via un référendum que le président a bien dû endosser) et des législatives placées après la présidentielle (voeu de Jospin, qui ne souhaitait pas affronter deux scrutins quand Chirac n'en avait qu'un à redouter, et qui sera sa funeste erreur). Pour achever sa reconquête des faveurs électorales, Jacques Chirac a néanmoins besoin d'un coup de pouce du destin : il va sabler Le Pen.

French President Jacques Chirac pushes an Israeli security man as he protest angrily over tight security surrounding his visit to the Arab part of Jerusalem's old city 22 October 1996. Chirac arrived here today for a three-days visit in Israel and the autonomous Palestinian territories.

22 octobre 1996. En visite à Jérusalem, Jacques Chirac admoneste les services de sécurité israéliens.

© / J. Hollander/AFP

L'échec des gouvernements successifs face au chômage et le poison de trois cohabitations "émollientes" - le mot est encore de Philippe Séguin - ont, en vingt ans, mené la France au bord de l'abîme et plongé les Français dans une sourde colère. De ce pus démocratique l'extrême droite a fait son miel électoral, jusqu'à glacer la France au soir du 21 avril 2002, en se qualifiant pour le second tour de l'élection présidentielle. Certes, l'incapacité de la gauche à s'unir et celle de Lionel Jospin à incarner un espoir expliquent arithmétiquement cette situation. Mais son sens politique est plus profond et discrédite le président autant que le Premier ministre de ces deux années d'occasions manquées.

Il multiplie les déclarations symboliques, mais n'agit pas

Jacques Chirac, avec 19,88 % des voix, n'atteint pas les 20 %, un seuil qu'il n'aura jamais franchi en quatre candidatures. Mais d'emblée, il voit derrière ce séisme son salut et son défi. Son salut, parce que la configuration lui vaut un triomphe, avec 82 % des suffrages au second tour. Son défi, parce que les maux du pays traduits dans ses votes s'imposent au grand jour, immenses, mortels. En réponse à cet appel au secours, Chirac pourrait précipiter la construction européenne, réunir un gouvernement d'union sacrée face au chômage, lancer un "plan Marshall" pour sauver les banlieues : il décide de se doter d'un parti unique... Alors qu'il n'a plus devant lui de risque électoral, alors que sa légitimité personnelle et ampleur de sa majorité lui permettent toutes les audaces réformatrices, alors que l'urgence est patente, Chirac n'est pas à la hauteur.

Il choisit de se vouer à l'action internationale, où les postures se succèdent sans grande cohérence ni vision d'ensemble du "nouvel ordre mondial", et confie les rênes du pays à Jean-Pierre Raffarin, courageux, pragmatique et proche des citoyens, et à l'Union pour la majorité populaire, parti hégémonique emmené par Alain Juppé.

Avec cette répartition des tâches, Chirac cherche à retrouver dans ses fonctions la distance et l'autorité du général de Gaulle. Ayant fêté ses 70 ans, il est aussi en quête d'une postérité, d'une trace à laisser pour l'Histoire - ce que le musée des Arts premiers, quai Branly, ne peut assurer seul... Il est trop tard, Chirac le sait, pour creuser le long sillon des convictions, alors qu'il eut des certitudes clignotantes et des engagements en zigzag. C'est pourquoi il s'attache aux images, multipliant les envolées lyriques et les déclarations symboliques. Il n'agit pas, mais essaie d'incarner la France. Il y a le combat pour l'environnement et ce cri, "La maison brûle", poussé lors du sommet de la Terre, à Johannesburg, en septembre 2002. Il y a la crâne opposition à l'intervention américaine en Irak, portée avec flamme, à l'ONU, par Dominique de Villepin, en avril 2003.

le prŽsident Jacques Chirac s'entretient avec le Premier ministre Lionel Jospin (G) dans les jardins du  Palais de la Magdalena ˆ Santander, le 23 mai 2000, ˆ l'issue d'une sŽance de travail du sommet franco-espagnol de Santander.  (IMAGE ELECTRONIQUE)
 / AFP / GEORGES GOBET

Mai 2000. Après l'échec de la droite aux législatives, Chirac doit cohabiter avec un Premier ministre socialiste, Lionel Jospin.

© / AFP/GEORGES GOBET

Mais la réalité, bien sûr, se venge, et vite. La dégradation de l'économie mondiale, l'essoufflement diplomatique de la France, la montée des mécontentements corporatistes ont raison de cet "esprit de mai" célébré par la droite, mais qui n'est resté qu'un mot. Comme un symbole, l'inaction du gouvernement face à une canicule qui tue, durant l'été 2003, environ 15 000 personnes âgées, achève le discrédit. La réforme des retraites menée par Jean-Pierre Raffarin et François Fillon, limitée mais courageuse, a montré jusqu'où cet exécutif peut ne pas aller trop loin. Les blocages législatifs de l'automne provoquent l'impopularité, et l'impopularité est mère de l'impuissance politique, qui enfante à son tour des blocages législatifs.

Pour Jacques Chirac, le martyre électoral va s'ajouter à l'échec politique. Les élections régionales du printemps 2004 sont un triomphe pour la gauche, qui emporte 20 des 22 régions de métropole. Que change le président ? Rien. Ni un Premier ministre épuisé ni les cadres majeurs d'un gouvernement exsangue. Tout juste se lance-t-il dans une guérilla pusillanime contre son nouveau rival, le Brutus gaulliste : Nicolas Sarkozy. Fils cadet (Alain Juppé étant l'aîné), fils rebelle (Alain Juppé étant "le meilleur d'entre nous"), fils prodigue (il fut le héraut de la trahison balladurienne), Nicolas Sarkozy s'est affirmé en moins de deux ans comme le plus actif et le plus populaire des ministres.

une personne porte une pancarte soulignant l'importance du vote des gens de gauche dans la rŽelection de Jacques Chirac, le 05 mai 2002 ˆ Paris, place de la RŽpublique. Jacques Chirac a ŽtŽ rŽŽlu prŽsident de la RŽpublique avec un score allant de 81,7% ˆ 82,1% des suffrages, contre 17,9% ˆ 18,3% des voix pour Jean-Marie Le Pen, selon les estimations de 20H00 des instituts de sondage CSA, IPSOS et SOFRES.  AFP PHOTO ERIC FEFERBERG

5 mai 2002. A la faveur du "front républicain", le président est réélu avec 82 % de voix.

© / AFP/ERIC FEFERBERG

A l'Intérieur, chargé du dossier de l'insécurité, qui contribua grandement à discréditer la gauche en 2001-2002 et donc à faire élire Chirac, "Sarko" développe une nouvelle manière de faire de la politique : il agit sans cesse, bondit d'un dossier à l'autre (Corse, banlieues, sans-papiers, prostitution, terrorisme, etc.) et communique sans arrêt, pour "saturer l'espace médiatique" et dire ce qu'il va faire, ce qu'il fait, ce qu'il a fait. Il se construit ainsi "en rupture" : avec la pratique classique, "pépère", du pouvoir par la droite chiraquienne et avec la philosophie du président en place - ne pas brusquer la société, attendre que les problèmes se règlent d'eux-mêmes et intervenir au plus tard, en arbitre ou en fossoyeur.

Un président sous influence qui trône à l'Elysée

Jacques Chirac confie les rênes de l'économie française à Nicolas Sarkozy au printemps de 2004, mais celui-ci veut déjà plus : il lorgne le parti, qu'Alain Juppé, embarqué dans des ennuis judiciaires et condamné à un an d'inéligibilité, doit laisser en plan. L'UMP fut d'abord une machine chargée de concasser les restes de l'UDF pour les fondre dans le RPR comme gravier dans le béton. L'UMP, c'est, en fait, l'aboutissement de presque trente ans de guerre entre Giscard et Chirac. Avec Nicolas Sarkozy, tout va changer : l'Union pour un mouvement populaire sera un engin de guerre pour l'avenir. Il s'agit pour cet outil politique, qu'il maîtrise à partir de novembre 2004, de bâtir un programme de rupture, de dupliquer sa communication, de tisser un mouvement militant dévoué. Dès 2003, Nicolas Sarkozy a confié à la télévision, après l'une de ces joutes dont il est devenu le champion, penser à la présidentielle, "et pas seulement en [se] rasant". La bataille ultime est lancée, entre Chirac, qui se veut une autre postérité, et Sarkozy, qui prend, de l'intérieur du gouvernement, la tête de l'opposition.

Très vite, le président en poste perd du terrain. Il est vrai qu'en cette année 2005 il va mourir une première fois. Une première fois et en quatre fois. Il y a d'abord, dans le cadre de la campagne pour le référendum sur la Constitution européenne, une calamiteuse émission de télévision avec la jeunesse. Devant un échantillon de jeunes Français, le président s'emmêle, ne sait comment transcender les problèmes, à ras de terre, de ses interlocuteurs. Il n'a ni souffle ni habileté, il semble dépassé par les événements et, soudain, profondément ringard. Dix ans après son élection, Jacques Chirac offre face à ces jeunes le spectacle sidérant d'un vide sidéral : celui de son intellect à propos de l'avenir, comme si ce sujet ne l'intéressait plus.

French President Jacques Chirac (R) talks with his newly appointed Prime Minister Dominique de Villepin at the Elysee Palace, before the first cabinet meeting, 03 June 2005 in Paris. French President Jacques Chirac appointed a new government 02 June after the crisis caused by the rejection of the EU constitution. AFP PHOTO POOL PATRICK KOVARIK

3 juin 2005. Le non l'a emporté au référendum sur la Constitution européenne, le 30 mai. Dominique de Villepin est nommé à Matignon.

© / AFP/POOL PATRICK KOVARIK

La deuxième "mort" de Jacques Chirac intervient avec la victoire du non à la Constitution européenne, le 29 mai 2005. Pour la seconde fois dans l'histoire de la Ve République, un président perd un référendum qu'il a convoqué. Tout - l'honneur, la logique, la suite des échecs depuis 2002 - devrait pousser Jacques Chirac à la démission. Mais celui qui a déjà perdu des législatives provoquées par ses soins, en 1997, n'est pas à une couleuvre près : celle-ci est grosse à avaler, mais il s'exécute. A moins qu'il n'ait, en son for intérieur, démissionné ce jour-là. Car il se passe en quelques heures un épisode incroyable de l'histoire politique. Le dimanche du vote, il est acquis que Michèle Alliot-Marie va remplacer Jean-Pierre Raffarin à Matignon. Pourtant, le lundi, c'est Dominique de Villepin qui est nommé Premier ministre... D'évidence, l'ancien secrétaire général de l'Elysée a circonvenu son ex-patron - il lui a confié, comme ministre de l'Intérieur, que des troubles allaient éclater dans les cités et qu'il fallait un homme à poigne, passé par la Place Beauvau, pour les réprimer. Il est clair en tout cas que, plus que jamais, c'est un président sous influence qui trône, défait, à l'Elysée.

Troisième mort de Jacques Chirac : son physique le lâche. Lui, l'indomptable cavalier de l'ambition, est trahi par sa monture. Insensible aux milliers de kilomètres parcourus, aux nuits de stress du pouvoir, aux ivresses de la victoire comme aux gouffres de la défaite, aux bières et aux têtes de veau avalées, aux cigarettes grillées, le corps de Jacques Chirac craque : le 2 septembre 2005, un accident vasculaire cérébral le frappe, dont la gravité sera, bien sûr, minorée devant l'opinion, mais qui porte en lui deux évidences. D'abord, Jacques Chirac ne pourra se représenter en 2007, et son clan, qui nourrissait encore quelque ambition d'un mandat de plus, doit se résigner ; ensuite, il sera un président diminué pour ses vingt derniers mois de pouvoir.

Les Français l'ont délogé de l'Elysée bien avant qu'il ne fît ses cartons

Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, réunis par les hasards du calendrier politique lors de l'annonce de l'AVC présidentiel, l'ont bien compris : la campagne pour l'élection présidentielle de 2007 est lancée. Le premier, revenu au ministère de l'Intérieur, accélère la mise en ordre de bataille de l'UMP. Le second utilise Matignon pour s'affirmer comme présidentiable. Assaut sur un bateau corse détourné par des syndicalistes, gestion des émeutes des cités, en novembre, par l'état d'urgence, traitement de choc contre le chômage des jeunes... Villepin veut incarner une autre rupture avec le chiraquisme. Mais l'embrasement des banlieues en novembre est une ultime "mort" pour Jacques Chirac : son indolence, son inaction, son côté disciple du Dr Queuille avaient au moins l'avantage de préserver la paix sociale, de ne pas dresser une France contre l'autre. Les grèves de novembre 1995 furent un rapport de force à l'intérieur de la République sociale, les émeutes de novembre 2005 sont un conflit opposant la République à des jeunes qui la renient, car elle n'a pas su leur donner une vraie chance de réussir. Jacques Chirac avait promis de réduire la fracture sociale, sera-t-il le président d'une guerre civile ?

L'année 2006 n'est plus qu'un décor pour la bataille Sarkozy-Villepin, dont l'obscure et pathétique affaire Clearstream (des fichiers bancaires trafiqués indiquant des comptes Nagy et Bocsa - le patronyme hongrois de la famille Sarkozy - à l'étranger) illustre la violence. Après avoir pris la parole trop tard lors des émeutes de novembre, Jacques Chirac reste longtemps muet, aussi, lors des manifestations contre le CPE, le contrat première embauche, invention imposée par Villepin contre le chômage des jeunes. Le président ne comprend plus du tout la société et le pouvoir achève de lui échapper. Preuve qu'il est sorti du jeu : nul ne se souvient du jour où il annonça qu'il ne briguerait pas de mandat supplémentaire... C'était le 11 mars 2007. Les Français ont délogé Jacques Chirac de l'Élysée bien avant qu'il ne fît ses cartons.

Dès son départ du pouvoir, comme souvent avec les bêtes politiques, l'affaiblissement physique et intellectuel est brutal et spectaculaire. Quelques promenades en villégiature, de rares apparitions officielles et très peu d'interventions médiatiques le confirment : Jacques Chirac est de plus en plus sourd, sa vélocité intellectuelle est réduite, sa démarche hésitante. Le déclin n'empêche en rien l'ex-président de profiter des bons aspects de la retraite. Non seulement il est fêté, où qu'il aille, avec faste et chaleur, mais il (re)devient relativement vite l'un des personnages favoris des Français. Plus encore que les sondages, l'atteste le triomphe en librairie du premier tome de ses Mémoires (novembre 2009). Pourtant, c'est surtout à son coauteur, l'écrivain et historien Jean-Luc Barré, que revient le mérite du travail accompli, et il y a dans ce gros volume peu de révélations, aucun secret d'Etat et une maigre brassée d'épines pour ses rivaux - à commencer par Valéry Giscard d'Estaing. Le second volume, dont Chirac accompagnera la sortie, après son procès, rencontra un succès encore plus grand...

Il a occupé la scène politique française, il l'a très peu changée

Nul ne s'émeut, en cet après-pouvoir, que le couple Chirac occupe un appartement prêté par le fils de l'ancien Premier ministre du Liban Rafik Hariri. Le logement ne devait être habité qu'à titre provisoire : ils y resteront plus de huit ans, avant d'être logés par l'éternel ami, François Pinault... Nul ne s'émeut de voir cet ex-chef d'Etat renvoyé devant le tribunal pour justifier d'un clientélisme pratiqué comme maire de Paris il y a vingt ans et plus... Nul ne s'émeut, surtout, de voir jour après jour à quel point l'inaction chiraquienne, douze ans durant, a privé la France des réformes nécessaires. Non seulement on frissonne à l'idée qu'un troisième mandat aurait pu confronter Chirac à la terrible crise économique déclenchée en 2008, mais on s'effraie à découvrir un pays que le second septennat de François Mitterrand et les deux mandats de Jacques Chirac ont encroûté de conservatisme. L'activisme, souvent brutal et toujours égoïste, de Nicolas Sarkozy n'a pas réussi à sortir la France de cette ornière. Et pas plus les circonvolutions de François Hollande.

French president Jacques Chirac (R) waves as his successor Nicolas Sarkozy (L) applauds, as he leaves the Elysee Palace after the formal handover of power ceremony, 16 May 2007 in Paris. Sarkozy, a 52 year-old former interior minister was elected president on May 06, easily beating the Socialist Segolene Royal on a promise of radical economic and social change.  AFP PHOTO / PATRICK KOVARIK

16 mai 2007. Nicolas Sarkozy, nouvel hôte de l'Elysée, raccompagne son prédécesseur. Le premier considérera le second, pour ne pas dégrader la fonction. En privé...

© / AFP PHOTO/PATRICK KOVARIK

Jacques Chirac a quitté la scène française, qu'il aura tant occupée et si peu changée. L'émotion sera - est déjà - immense, un chagrin sincère qui coule à travers la France comme la Seine à travers Paris. La Seine, où il ne se baignera jamais - une de ses innombrables promesses trahies, la plus cocasse et la moins importante, sans doute... La Seine, qui charrie le souvenir de ce premier maire de Paris élu dans l'Histoire, les illusions d'un conquérant qui ne savait que faire des citadelles prises, incapable d'être un bon président alors qu'il fut un inlassable candidat. La Seine, sinueuse comme les convictions de Chirac, infatigable comme l'ambition de Chirac, indolente comme le caractère de Chirac et, finalement, mystérieuse comme Chirac. A la fin du premier acte de Cyrano de Bergerac, le poète fait ouvrir les portes du théâtre pour foncer ferrailler avec des sbires, mais s'arrête un instant au spectacle de la nuit : "Ah !... Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ;/Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ;/Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ;/Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,/Comme un mystérieux et magique miroir,/Tremble... Et vous allez voir ce que vous allez voir !" Par sa fenêtre qu'il ne peut plus ouvrir, Jacques Chirac aimerait une dernière fois contempler la Seine et lancer : "Vous allez voir ce que vous allez voir !" On a vu.