Voilà une statistique qui comblera Anne Hidalgo plus que ses - piètres - sondages du moment : 100% des maires de Paris qui se sont présentés à l'élection présidentielle ont été élus. Bon, on se calme. Dans les faits, il n'y en a eu qu'un, et il a gagné, à la troisième tentative. Il s'appelle Jacques Chirac : Anne Hidalgo a pour lui une sacrée considération, de celles qui transcendent tous les clivages. "C'est une âme noble, dira-t-elle après son décès. Il a vécu une vie de Français, et a réussi à nouer un lien particulier, intime, sincère, avec ce pays et ses habitants, depuis les rues de la capitale jusqu'aux prés de la Corrèze, des troquets parisiens jusqu'à la place de l'Église de Sarran, des Halles de Rungis jusqu'au petit marché de village." Au lendemain de sa propre victoire, en 2014, elle a tenu à lui apporter une lettre en mains propres tout en s'engageant à ne pas ébruiter sa démarche - Serge Raffy le révèle dans son livre, Une ambition qui vient de loin (éditions Bouquins).
Entre Jacques Chirac et Anne Hidalgo, la ressemblance n'est pas frappante. Si le premier avait fait de l'hôtel de ville sa citadelle pour les périodes de vaches maigres - il y a pire - de son interminable carrière, il avait d'abord été député de Corrèze, où les vaches sont plus dodues. Un macroniste du premier cercle remarquait récemment: "Un maire de Paris n'a jamais été élu à l'Elysée. (Silence) Chirac, c'est la Corrèze!" Il y avait en effet été élu dix ans avant sa conquête de la capitale, à une époque où l'on pouvait carrément cumuler ce mandat avec celui de maire de la première ville de France sans choquer l'opinion et bien sûr sans enfreindre la loi. Une époque, aussi, où l'on pouvait marteler sur les estrades que "ce que Chirac avait fait pour Paris, il le ferait pour la France".
Un candidat pourrait-il encore le dire ? Les municipales de 2001 marquent un tournant. La gauche gagne la capitale mais perd de nombreuses villes et bientôt le pays tout entier, à la présidentielle de l'année suivante. Paris n'est plus un tremplin, c'est un boulet. Certains iront jusqu'à théoriser qu'il est préférable de ne pas être du parti qui dirige la première ville de France si l'on veut avoir une chance d'être à l'Elysée.
Hidalgo : "Est-ce que je suis, moi, l'incarnation des élites?"
Anne Hidalgo doit déconstruire le raisonnement, elle a commencé de le faire en mettant en avant son parcours, de fait beaucoup moins parisien, par ses origines et sa formation, que celui de Jacques Chirac : "Paris apparaît comme le lieu des élites. C'est vrai qu'il y en a beaucoup, mais est-ce que moi je suis l'incarnation des élites ? Je suis née en Espagne, j'ai grandi à Lyon, je suis, comme on dit, montée à Paris pour mon boulot", soulignait-elle récemment. Et puis attention, elle n'est pas du Paris siège du pouvoir central, non, pas du tout, elle est "du peuple de Paris" - une espèce en voie de disparition ? Et dans l'expression "maire de Paris", elle insiste surtout sur le premier mot, pour remarquer que "pas beaucoup de candidats potentiels ou déclarés ont eu une expérience de gestion à cette échelle-là" et qu'elle a l'ambition de conduire "une équipe de France des maires".
En 1981, Jacques Chirac avait lancé sa première candidature depuis l'Hôtel de ville de Paris, en 1988 depuis l'hôtel Matignon, et cela ne lui avait guère porté bonheur. Le 4 novembre 1994, alors qu'il s'apprête à passer la journée à Lille, il prend tout le monde de court en officialisant sa candidature dans une interview à La Voix du nord. Le rédacteur en chef du journal n'a été prévenu de l'annonce que la veille, à 21h30. Anne Hidalgo a choisi Rouen, dimanche, pour sortir du bois et du périph, avant d'être l'invitée de France 2 à 20 heures. Elle s'est privée de tout effet de surprise, son espace électoral paraît réduit. Un dernier espoir, pour la route : les scores de Jacques Chirac au premier tour des différentes élections présidentielles ont toujours été faibles, cela ne l'a pas empêché de gagner deux fois sur quatre. Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans...
