Le 19 décembre 1965, le général de Gaulle est réélu au suffrage universel direct, après avoir été mis en ballottage par François Mitterrand. Le début de son mandat, en janvier 1966, coïncide avec un énorme scandale révélé à la Une de L'Express: l'affaire Ben Barka, qui accapare le débat politique autant que l'annonce par le Général du retrait du commandement intégré de l'Otan.
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La revanche du général: le 20 décembre 1965
Le général de Gaulle est réélu président de la République pour sept ans. Mis en ballottage le 5 décembre, il a pris sa revanche le 19, distançant son adversaire, François Mitterrand, de plus de 2 millions de voix. [...] En politique, il n'y a que le succès ou l'échec. Le candidat sortant est réélu, il gagne. Même s'il est déçu et irrité, même si l'on considère qu'il ne représente que 55 Français sur 100, il est président de la République et il parle, l'élection acquise, au nom de la France. [...] Le style? Les gaullistes espèrent qu'il sera plus proche de celui que le Général adopta pour ses dernières causeries que de celui des allocutions solennelles. Mais la campagne une fois passée, pourquoi le chef de l'Etat lutterait-il contre sa nature?
Par Jean Ferniot
M. Debré sème la panique: le 10 janvier 1966
En réalité, une seule chose comptait vraiment pour le président de la République: confier à M. Michel Debré les responsabilités maîtresses de l'économie française. L'élection présidentielle de décembre a profondément modifié la situation politique. Le régime est installé ; la légitimité historique a fait place à la légitimité élective; l'opposition, bien que divisée, est forte. Or le général de Gaulle est avant tout, il l'a prouvé maintes fois, un politique, un réaliste qui sait s'incliner devant l'événement et chercher des voies détournées lorsque le passage direct se trouve bouché. [...] Le Général sait que pour gagner les élections législatives - ce succès étant la condition essentielle de son maintien au pouvoir - il doit élargir dans le pays l'assiette du gaullisme, libéraliser les moyens d'information, donner enfin, et surtout, plus de souplesse à la politique économique en y introduisant un contenu social.
Par Jean Ferniot
De Gaulle est inquiet: le 7 février 1966
Le général de Gaulle va donner le 21 [février] la conférence de presse inaugurale de son nouveau septennat. Mais alors que, pour la première fois de sa prodigieuse carrière, il incarne en droit la légitimité, il est mal à l'aise, gêné, inquiet. Il s'attend à des questions sur l'affaire Ben Barka. Or, dans l'état actuel des choses, il ne peut vraiment ni parler ni se taire. Le Général ne peut ramener, comme il sait le faire en toutes circonstances, l'intrigue à des éléments clairs.
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Il se prend les pieds dans les fils. [...] Les vieux fantômes. Les réseaux "parallèles" ont, officiellement, cessé, avec l'effondrement de l'OAS, leurs activités illégales. Mais il reste, comme il resta après la guerre, des amitiés, des complicités, des secrets partagés. Le général de Gaulle n'est plus le combattant démuni de juin 1940, l'opposant virulent des années 1950, l'homme du 13 mai 1958, le chef d'Etat menacé de 1961-1962. Il est le président de la République élu, la légalité triomphe enfin, rencontre la "légitimité". Et voilà que l'affaire Ben Barka fait remonter à la surface tous les anciens souvenirs. Les vieux fantômes sont revenus hanter l'Elysée.
Le Général a reculé sa conférence de presse jusqu'au 21. Dans l'espoir qu'il trouvera d'ici là le moyen de se dégager de l'affaire. Et M. Yvon Bourges, ministre de l'Information, déclare, après le Conseil des ministres, mercredi dernier : "Le gouvernement n'a rien à dire sur l'affaire Ben Barka."
Par Jean Ferniot
L'excès en tout: le 28 mars 1966
Ce premier trimestre de l'année a porté jusqu'à la caricature le déséquilibre de notre vie politique. Changer de gestion économique, rompre l'Organisation atlantique, instruire un assassinat politique - et refuser de réunir le Parlement, ne serait-ce que pour l'informer -, c'est proclamer : un seul homme a le droit d'être élu, les autres doivent se le faire pardonner. [...]
Le président de la République peut, très généralement, mépriser le Parlement autant qu'il le souhaite, il ne se heurte pas à un sentiment profond dans le pays. Mais, cette fois, il a probablement commis une faute tactique. Car le seul moment où il soit peu habile de ridiculiser les députés, c'est bien à la veille d'une élection législative. [...] C'est le point faible de ce maître politique qu'est Charles de Gaulle : son excès en tout. Il déteste si violemment la puissance américaine, envers laquelle il serait sain de prendre quelque distance, qu'il finit par jeter l'Europe dans les bras de Washington. Il attaque avec si peu de mesure toute la presse française - qui mérite quelques critiques - que l'opinion considère désormais n'importe quel journal comme un bastion d'indépendance et de liberté.
Par Jean-Jacques Servan-Schreiber
