Emmanuel Macron entame-t-il à 43 ans une carrière de dictateur ? La rue le pense. Il y a d'ailleurs un bout de temps qu'elle le crie sur les toits. Cela indigne ou cela fait rire tous ceux qui attachent aux mots une quelconque importance. Une dictature où l'on défile, où l'on publie, où l'on vote à sa guise, c'est pour le moins original. En même temps, l'accusation est aussi vieille que la République. Le tyran a-t-il jamais cessé de sommeiller en son sein ? Il est là comme un fantasme. Parfois aussi comme une réalité.
De Gaulle, par exemple, pour ne pas remonter trop loin. Revenu au pouvoir en 1958 grâce aux factieux d'Alger, il rappelait haut et fort qu'il n'avait jamais "attenté" aux "libertés publiques", et qu'au contraire il les avait même "rétablies" à la Libération. Cela n'a pas empêché, quelques années plus tard, certaines plumes qui ne passaient pas pour les moins talentueuses de leur temps - on pense bien sûr à François Mitterrand mais aussi, soit dit en passant, aux éditorialistes de L'Express - de le traiter de "caudillo", de "duce" ou même de "Führer".
Là encore, avec le recul du temps, on peut rire ou s'indigner. Reste que, lorsqu'on ouvre le dossier pour en examiner les pièces, force est de constater qu'il n'était pas totalement vide. Sur la justice et son organisation, sur la séparation des pouvoirs ou le respect de la Constitution qu'il avait lui-même écrite, le Général était plus adepte du césarisme autoritaire que de la démocratie libérale. Nécessité du temps - celle du règlement de la guerre d'Algérie - dira-t-on. Mais n'est-ce pas là ce qui nous ramène à l'actualité la plus chaude ? On ne va pas comparer, bien sûr, deux présidents dont l'un faisait l'Histoire tandis que l'autre y flotte encore comme un petit bouchon. Mais la similitude des situations guerrières et peut-être des caractères, dans un système politique à peu près identique, mérite qu'on s'y arrête un instant.
"Français, c'est pour votre bien et de toute façon il n'y a pas le choix !"
Pour aller droit à l'essentiel, la clef de tout cela, qui se déploie aujourd'hui sous nos yeux, est dans une vision dégénérée, car déconnectée de toute légitimité autre qu'électorale, d'un mode d'autorité venue d'en haut dont "Jupiter" est l'avers, et "le Gaulois réfractaire", le revers. Pour que ce dernier obéisse, il faut le prendre par surprise en le menaçant ou, pour le moins, en lui faisant peur afin de le remettre dans le rang, libre de son choix bien sûr mais, en pratique, contraint d'obéir puisque après la foudre, vient nécessairement le grondement du tonnerre.
Dans un genre comparable, au-delà du Covid et de la vaccination obligée à défaut d'être ouvertement obligatoire, l'argumentation est celle qui a déjà servi sur un mode moins foudroyant, il est vrai, lorsqu'il a fallu rogner sur les libertés face à la menace terroriste. Toujours la même antienne, au nom du "bon sens" : Français, c'est pour votre bien et, de toute façon, il n'y a pas le choix ! Sur cette question, François Sureau a écrit des pages qui valent bien Le Coup d'Etat permanent et qui renvoient - pour ceux que d'autres horizons intéressent - à La France contre les robots de Georges Bernanos.
Emmanuel Macron, candidat putatif, en avait-il conscience lorsque, visant au premier chef François Hollande, il confiait au journal Le 1 en juillet 2015 qu'une "action politique" fondée sur la simple recherche "des équilibres" débouchait sur "l'immobilisme" assuré ? Ce que l'on voit surtout et qui accentue cette dérive, c'est que dans l'exercice du pouvoir, ce mode d'expression de l'autorité est devenu l'inverse, c'est-à-dire une manière d'en combler le manque. Ce qui compte, avec lui, c'est la forme de l'annonce et non l'annonce elle-même, puis sa mise en pratique. Pour être crédible, il faut cliver à tout prix, quitte à en rajouter.
Sans doute en chargeant la barque - avec "l'âge pivot", par exemple, lors de la présentation de la réforme des retraites en décembre 2019 - peut-on faire croire un moment à cette forme de courage qu'on appelle le sens de l'Etat. Sans doute aussi, peut-on faire le calcul qu'ainsi on consolide "un bloc élitaire" sans l'appui duquel il n'y a pas de qualification possible au second tour de la prochaine présidentielle. Mais, au bout du compte, les crispations qu'on suscite, les délires qu'on attise, les surenchères qu'on entretient - avec la vaccination obligée désormais - visent moins à la résolution équilibrée du problème qu'à une mise en scène trop factice pour entraîner, sur la durée, autre chose que la colère ou, pis, l'aigre résignation. Macron, apprenti dictateur, quelle bêtise bien entendu ! Macron, apprenti sorcier, en revanche...
