Il n'y a pas si longtemps, on s'interrogeait pour savoir "qui était prêt à mourir pour l'Europe". La réponse est venue des Ukrainiens qui se battent avec toute l'énergie de l'espoir, non seulement pour l'indépendance de leur pays, mais aussi pour la liberté, l'Europe et la démocratie. Les voici européens par le sang versé.

C'est une guerre barbare que l'on croyait impossible sur le sol européen. Aujourd'hui on ne compte plus les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité avec une présomption de génocide dès lors que la Russie affiche sa volonté d'éradiquer l'Ukraine et sa culture. Seul un Etat totalitaire peut mener une guerre totale aussi barbare. Avec la chute du mur de Berlin et l'écroulement de l'URSS nous pensions être débarrassés du totalitarisme soviétique, dispensés de faire le procès du communisme. Nous avions gagné, sans même combattre.

LIRE AUSSI : Poutine, Macron, danger nucléaire... Entretien exclusif avec le président ukrainien Zelensky

Comme nous avons été naïfs ! Nous n'avons pas vu la montée d'un nouveau totalitarisme en Russie. Pas entendu les quelques voix qui, depuis les premiers pas de Poutine au pouvoir, nous prédisaient cette inexorable évolution. Ce n'est pas la dérive d'un peuple, mais celle d'un homme : Vladimir Poutine. Devenu président presque par hasard, Poutine va conquérir son autorité par la manipulation de la violence, par l'intimidation et par la corruption. Progressivement, il va éliminer tous les contre-pouvoirs. Son pouvoir deviendra absolu, les oligarques seront soumis et le plus souvent remplacés par des fidèles dans un système de corruption qui remonte jusqu'au Kremlin. Les médias étroitement contrôlés, les Russes progressivement coupés d'Internet et des réseaux sociaux mondiaux. Les élections totalement manipulées. Les adversaires, journalistes indépendants, oligarques récalcitrants, politiques seront intimidés, emprisonnés sous des prétextes divers et souvent assassinés, parfois avec leur famille.

Alain Madelin

Alain Madelin a été ministre de l'Industrie (1986-1988), des Entreprises (1993-1995), de l'Economie (1993-1995) avant de devenir député européen (1999-2002).

© / AFP/LIONEL BONAVENTURE

Exaltation de la force et exploitation du nationalisme

Mais Poutine n'est pas seulement un autocrate. Il sait qu'il a besoin d'une idéologie pour affermir son pouvoir. Il va patiemment construire un système totalitaire, c'est-à-dire ajouter à son pouvoir absolu une idéologie de masse qui va forcer les Russes et leurs enfants à penser comme le veut le pouvoir. La guerre en Ukraine nous l'a fait découvrir avec stupéfaction au travers de l'énormité des mensonges et de l'hystérie antioccidentale et antidémocratique des médias russes. Cette idéologie ne sera pas le communisme, même s'il l'a réintégré sans procès dans l'histoire de la Russie au point de voir aujourd'hui les drapeaux soviétiques flotter fièrement en Ukraine. Son idéologie va combiner deux éléments : l'exaltation de la force et l'exploitation du nationalisme. Quelques philosophes et historiens, à l'oeuvre sulfureuse, vont devenir ses références.

LIRE AUSSI : Saint-Pétersbourg, Ukraine et impérialisme : Pierre le Grand, idole de Vladimir Poutine

Les philosophies de la force sont bien connues dans l'histoire des idées politiques. La force ouvre la route à un pouvoir sans bornes qui fabrique le droit, un pouvoir sans faiblesse, dégagé de la morale ordinaire (d'où le recours congénital au mensonge), celui d'un chef qui accomplit le destin d'un peuple (tel qu'il le conçoit) ou le dessein d'une religion. C'est aussi l'exploitation de la fibre nationaliste. Avec un discours qui, selon les circonstances, met en avant le peuple russe, l'empire russe, la solidarité panslave, la fraternité orthodoxe, la diversité religieuse de la grande Russie ou encore la nostalgie de l'URSS.

Le devoir historique de ce monde russe, c'est de combattre l'Occident démocratique moralement dégénéré, décadent, dépravé, résumé par une formule, la "Gayropa". Voilà qui justifie la guerre sainte prêchée par Kirill, le patriarche de l'église orthodoxe de Moscou, ex-agent du KGB, riche oligarque et suppôt de Poutine. Un monde russe qui, comme dans tout bon système totalitaire, se doit d'être "purgé" régulièrement de tous les "traîtres", comme l'a récemment commandé Poutine. Cette nécessaire purification va servir aussi à justifier l'urgence d'une intervention russe dans une Ukraine dirigée par des "nazis" drogués, démocrates et européens. Ces "nazis" doivent être punis et leurs enfants rééduqués. En fait, le procès de l'Ukraine est bouclé depuis longtemps. Elle a été condamnée à mort car elle a commis un double crime. D'abord, elle existe. Pour Poutine, elle ne le devrait pas car il l'affirme : Russie et Ukraine forment un tout, qu'importe l'histoire ou l'opinion des Ukrainiens. L'Ukraine tout entière doit être russifiée. Ensuite, elle préfère l'Europe et la démocratie à la Russie. Donc, elle a trahi.

LIRE AUSSI : "Ils modifient les cours d'histoire" : comment Moscou veut "russifier" les enfants ukrainiens

Mais le vrai droit nous dit tout autre chose. L'intégrité territoriale de l'Ukraine et sa souveraineté sont garanties par le droit international et au surplus par un mémorandum signé par la Russie à Budapest en 1994 en échange du désarmement nucléaire de l'Ukraine, devenue la troisième puissance nucléaire de la planète après la chute de l'URSS. En droit, le coupable, c'est la Russie, qui doit être remise à sa place, c'est-à-dire dans ses frontières. Mais pour Poutine, faut-il le rappeler, la force prime le droit international et les traités. Pourtant, Poutine s'est lourdement trompé avec cette agression. Il pensait le moment favorable, que - après avoir lâché Kaboul précipitamment l'été dernier - les Américains resteraient inertes, l'Otan serait gelée, l'Europe divisée et l'opinion publique terrifiée par sa mise en scène des risques nucléaires.

Barbarie ou démocratie

Rien de tout cela n'est arrivé, bien au contraire. Il s'est heurté au courage des Ukrainiens qui a réveillé le courage des démocraties. Celles-ci n'ont pas faibli. Elles se sont montrées solidaires. Elles arment les Ukrainiens autant qu'elles le peuvent. Et puisque nul ne sait la durée de cette guerre, elles fabriquent un puissant "arsenal de la démocratie" au service de l'Ukraine. De plus, elles entendent que justice soit faite et que les auteurs des crimes commis en Ukraine soient condamnés. Dans le même temps, la découverte de cette Russie totalitaire provoque une sorte de "réarmement moral" de nos démocraties fatiguées. Il n'était que temps. Dans le confort douillet de l'après-mur de Berlin, nous avons laissé s'installer sans réagir la déconstruction systématique des principes démocratiques. Le résultat, c'est une perte de repères, un oubli de ce que représentent la démocratie et l'Etat de droit.

LIRE AUSSI : Guerre en Ukraine : "Poutine n'écoute personne, hormis le puissant Patrouchev"

Il a fallu aux Européens plusieurs siècles d'humanisme pour venir à bout des philosophies de la force, aujourd'hui ressuscitées par Poutine. Pour poser l'idée que le pouvoir devait être limité et proclamer que l'être humain en tant que tel avait des droits antérieurs et supérieurs à tout pouvoir, ouvrant ainsi la route aux droits de l'homme, à l'Etat de droit et à la démocratie. La démocratie est aujourd'hui avant tout un système de valeurs clairement affirmées et hiérarchisées pour limiter le pouvoir, défendre les droits humains fondamentaux et les libertés individuelles. Mobiliser toutes nos intelligences pour ressourcer et renforcer nos démocraties est une tâche urgente. Etre désigné comme ennemi par un Etat totalitaire ne peut qu'y contribuer.

Tout contestés qu'ils soient, l'Occident et les démocraties restent un modèle sans rival. La démocratie libérale, certes, n'est pas universelle, mais ses valeurs humaines le sont. Les pays copient l'Occident pour se développer, empruntent ses technologies, ses formes d'organisation économique et juridique. Les démocraties occidentales attirent les talents du monde entier et font rêver ceux qui désespèrent de leur pays. Ce n'est pas près d'être le cas de la Russie, qui recueille essentiellement la sympathie des dictateurs corrompus (qu'elle protège avec ses milices Wagner et son droit de veto à l'ONU). Elle reste un petit pays d'une richesse inférieure à l'Italie, avec une économie de rente fondée sur les hydrocarbures et la corruption. Aujourd'hui coupée du système bancaire mondial, elle est condamnée au repli dans une économie de guerre.

D'un côté un Etat totalitaire archaïque ; de l'autre l'Europe, le monde démocratique et la créativité des sociétés libres. Barbarie ou démocratie ? La chute de la Russie totalitaire de Poutine est inexorable. Elle aura commencé en Ukraine.

Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosques le 24 août, en partenariat avec BFMTV.