Ce jour-là, au Palais, il y a une caméra. Une caméra qui filme tout, la surprise, l'affolement, les regards qui se voilent et les coeurs qui s'emballent - le 2 septembre, le réalisateur Yves Jeuland est à l'Elysée quand le président apprend la sortie imminente du livre de son ex-compagne Valérie Trierweiler.
L'auteur des Gens du "Monde", un documentaire, présenté au dernier Festival de Cannes, sur le service politique du quotidien pendant la campagne de 2012, tourne un film sur le chef de l'Etat. Il a obtenu de le suivre au plus près depuis la fin de l'été - le 24 août, il a même assisté à la conversation entre François Hollande et Manuel Valls qui scelle l'exclusion d'Arnaud Montebourg du gouvernement. Bientôt, en 2015, les Français verront donc un moment de cette journée où le président, sans jamais cesser de sourire, s'est peut-être dit : "Je suis fini."
Plus tard en ce mardi de septembre, Hollande reçoit l'un de ses anciens ministres. Lequel, peu au fait de l'actualité éditoriale dont bruit déjà le Tout-Paris, trouve son interlocuteur particulièrement tendu, inhabituellement sec, et se demande, vaguement inquiet, quelle erreur il a pu commettre pour mériter pareille froideur. Même s'il s'est habitué à ce que le président Hollande soit plus désagréable que ne l'était l'ami François il y a... il y a un siècle. Il y a juste deux ans.
"François, c'est comme un oignon qu'on épluche"
Les échecs successifs, les ennuis, les erreurs, le rejet des Français, l'absence de résultats économiques changent un caractère plus sûrement encore que l'isolement du pouvoir : les colères, les gestes d'exaspération, les messages peu amènes qu'envoie parfois le chef de l'Etat, rien n'étonne plus ceux qui s'en alarmaient aux premiers mois du quinquennat. Pis, il arrive que François Hollande soit agacé pendant un déjeuner avec des journalistes !
Lui qui ne rechignait jamais à perdre du temps avec eux, le voici qui envoie promener un éditorialiste dont la question l'ennuie, qui se moque ouvertement de sa voisine, dont il juge le propos sans intérêt... Bien sûr, le président a toujours apprécié certains médias, et d'autres moins ; simplement, il ne prend plus la peine de dissimuler des énervements qu'il aurait autrefois masqués.
Rares sont ceux qui connaissent vraiment François Hollande. Beaucoup ont cru avoir un jour percé le secret de cet homme si jovial, au sourire si chaleureux, si facile d'abord. Le genre de type qui assiste une fois à un dîner du Siècle, quintessence des mondanités parisiennes, et qui jure qu'on ne l'y reprendra pas. Le genre de type qui s'arrête pour papoter tous les 10 mètres sur le marché de Tulle, alors qu'il a plus d'une heure de retard à l'agenda. Le genre de type dont on ne peut pas soupçonner qu'il dissimule, sous une apparente simplicité, une extrême complexité : "François, c'est comme un oignon qu'on épluche, qu'on épluche, qu'on épluche - il y a tellement d'épaisseurs pour protéger le coeur qu'on ne sait jamais si on s'en approche ou si on en est encore loin", résume un ami de longue date.
En octobre 2011, un élu dont Hollande avait été proche à la direction du PS dresse dans L'Express un constat sans appel : "Jamais vu un type aussi sympa. En une heure, vous êtes son meilleur pote, vous y croyez dur comme fer. Jusqu'au moment où vous rendez compte qu'il faut prendre ce qu'il vous donne sans rien attendre de lui. Si vous êtes en demande, il n'y a plus personne. Disparu, le François ! On peut compter sur les doigts d'une main les gens qui valent, à ses yeux, qu'il dévie de son chemin."
Sa règle de survie: l'ambigüité
A cette époque, juste après sa victoire dans la primaire socialiste, L'Express se demande déjà : "Qui se cache derrière François Hollande ?" ; rappelle qu'on entend ses non à la manière dont il prononce ses oui ; explique qu'il compte plus d'ennemis à cause de ce qu'il n'a pas fait qu'à cause de ce qu'il a fait - les coups de pouce qu'il n'a pas donnés, les engagements qu'il n'a pas honorés. "Un roublard madré", le qualifie alors sur son blog l'ex-socialiste Jean-Luc Mélenchon, pour décrire un quinquagénaire retors sous des dehors bonhommes. Dans sa vie politique, François Hollande a beaucoup laissé croire et peu tenu, il a souvent maltraité ses amis, trompé, trahi, il a érigé la zizanie en méthode de fonctionnement et l'ambiguïté en règle de survie. Certains le découvrent aujourd'hui seulement; l'aventure dure pourtant depuis plus de trente ans.
Le plus étonnant, finalement, après deux années à l'Elysée, ce n'est pas de constater que Hollande est ce qu'il est. Le plus surprenant, c'est le temps qu'a mis le président à vaciller sur ses certitudes. Qu'il est confiant, François Hollande, qu'il est sûr de lui, en mai 2012 ! Quelle belle idée il a de lui-même, revenu d'entre les perdus jusqu'au sommet de l'Etat à la seule force de sa volonté! Il est celui qu'on moquait, celui auquel personne ne croyait et qui a, en quelques mois, méthodiquement, relégué au rang de vestiges du passé les Martine Aubry, les Laurent Fabius et les autres.
Le soir de sa victoire, Hollande reçoit un appel de Nicolas Sarkozy. De ce coup de téléphone à la cérémonie d'investiture, en passant par la commémoration du 8 mai 1945, Sarkozy tire une impression, dont il fait tout de suite part à ses proches : Hollande n'est absolument pas conscient de la tâche qui l'attend. Fidèle à la caricature de lui-même, le nouveau président plaisante avec celui qu'il vient de battre, ni trop solennel ni trop sérieux.
Les difficultés? L'ex comprend vite que son successeur est convaincu de réussir à y échapper. La violence des attaques personnelles sur le Net, contre lui, contre sa famille? Là encore, Hollande semble réellement persuadé qu'il ne sera pas concerné, lui qui a toujours maintenu étanche la cloison entre la scène politique et la vie privée. "Moi, président, mon comportement sera exemplaire..." Nicolas Sarkozy a longtemps sous-estimé François Hollande ; ce soir-là, c'est François Hollande qui sous-estime la réalité du pouvoir, aveuglé par son absolue certitude d'être le meilleur et par son mépris pour Nicolas Sarkozy.
Le roi de la tactique, misérable dindon d'une farce tragique
Il a foi en son destin, qui l'a sorti du fond de l'oubli et l'a porté à l'Elysée. La force des événements, gravitas, dénoue les situations les plus inextricables. Il suffit de laisser faire le temps. L'un de ses vieux amis raconte comment le chef de l'Etat a appliqué cette théorie à l'économie : "En 2012, toutes les prédictions de croissance allaient dans le même sens et promettaient 1,3% pour 2013. S'il avait envisagé l'aggravation de la conjoncture que nous avons finalement connue, François aurait pris des mesures beaucoup plus radicales.
Mais comme ce n'est pas quelqu'un qui force les événements, il s'est fié à ce qui était annoncé et il a attendu de pouvoir cueillir les fruits de la récolte." Autrement dit, la promesse d'un avenir meilleur a suffi pour que le chef de l'Etat pense pouvoir se dispenser des réformes structurelles qui s'imposaient pourtant, avec leurs cohortes d'emmerdements. "Un petit bouchon qui laisse les flots le porter où bon leur semble", ironisait déjà un élu socialiste à l'époque où Hollande dirigeait le parti.
Son cynisme, c'est sa lucidité, sa capacité de ne jamais perdre pied, quelle que soit la rive fréquentée. Il sait ce qu'il peut attendre de chacun ; il prend quand il a besoin, quelles que soient les conséquences ; il sacrifie sans hésitation un pion qui obscurcit son horizon. Les conflits ? Il en a toujours eu horreur. Cette manière qu'il a d'envoyer quelqu'un se fâcher à sa place - "Tu as raison, il y a un problème; tu devrais lui parler..." - cette façon de disparaître à l'orée des mauvaises nouvelles ne datent pas de l'Elysée.
Un rapport à la vérité très élastique
Combien de socialistes ont cru, un jour, pouvoir obtenir un poste ou une investiture grâce à "François" et découvert, au hasard d'une rencontre ou simplement dans la presse, que l'objet convoité avait été donné à un autre ? Combien de hollandais, sûrs d'être au gouvernement après la victoire de 2012, ont attendu en vain à côté du téléphone? Même Jean-Marc Ayrault, en mars 2014, n'a pas été le premier averti qu'il était remplacé... Hollande ménage les gens. Il diffère au lendemain les affrontements, tant par calcul que par tempérament.
Certes, il ment. Mais il ne ment pas "tout le temps", comme l'a dit Arnaud Montebourg au journaliste qui vient d'écrire sa biographie : il biaise bien plus qu'il dissimule. Un geste de la tête, un sourire entendu, une manière de ne jamais prononcer de parole définitive, de laisser croire, là est son art. Le président a un rapport avec la vérité aussi élastique que celui qu'il entretient avec le temps : il n'est pas en retard, non - il n'est juste pas là à la même heure que vous. De la même manière qu'une parole donnée peut être reprise, sans autre forme d'excuse : l'adversité fait loi.
Chacun pour soi. "Tu connais François..." répondent, en haussant les épaules, les hollandais les plus aguerris, à celui-ci, qui tombe des nues devant l'évidence de la duperie, ou à celui-là, qui s'étonne de n'avoir jamais eu un signe depuis sa sortie du gouvernement. Tout le monde connaissait "François". Mais aujourd'hui on le découvre, dans sa vérité la plus crue : le roi de la tactique, le prince de l'esquive, l'homme à femmes, misérable dindon d'une farce tragique.
À distance des morsures de la vie
"Ce que tu as fait est abject", écrit à Valérie Trierweiler un vieil ami du président après avoir eu son livre entre les mains. "Et lui, alors, il a été digne avec son scooter ? Il a été digne en me virant avec un communiqué de 18 mots?", répond-elle. "Tu l'as tué", rétorque l'autre. "A moins qu'il ne soit déjà mort", réplique-t-elle encore.
En l'attaquant sur ses valeurs d'homme de gauche, alors qu'elle pense le crucifier, elle offre pourtant à son ex- compagnon la possibilité d'une riposte politique : car si personne, absolument personne, ne défend l'homme privé, empêtré dans ses messages équivoques et ses contradictions, beaucoup, en revanche, peuvent témoigner de l'absence de mépris de classe chez François Hollande. Des plaisanteries, excellentes souvent, de mauvais goût aussi, oui ; des remarques volontairement malveillantes, socialement humiliantes, aucune.
Il peut l'être, pourtant, blessant. Il peut en faire, des blagues cruelles. En mars 2013, parmi quelques amis autour de Julie Gayet, il revient un soir sur l'incident qui a eu lieu lors d'un déplacement à Dijon, quelques jours plus tôt : "Ne vous mariez pas avec Valérie. En France, on ne l'aime pas", lui a lancé une Dijonnaise, aussi tranquillement qu'elle aurait conseillé à son fils d'écarter une bru mal venue. Un peu saisi, sur le moment François Hollande a souri. Plus tard donc, alors que son couple officiel sombre, il raconte en riant qu'il s'est retenu de répondre : "Rassurez-vous, madame, moi non plus, je ne l'aime plus !" Cet homme-là tuerait pour un bon mot, pour un trait d'esprit, pour une repartie. Une manière comme une autre de tenir à distance les morsures de la vie.
Un homme réduit à ce qu'il a de plus bas
Quelques scènes politiques glissées dans les recoins de l'intimité pour mieux les faire saillir, et voici l'ancienne compagne de François Hollande qui porte le couteau profond dans le flanc, prétendant lever le voile sur la personnalité vraie du chef de l'Etat. Il en a fait, pourtant, des gestes, des efforts, pour la ménager, pour "gérer Valérie", comme l'assuraient certains de ses amis. Garder son fils cadet à l'Elysée ; offrir un nouveau poste à son ancien principal collaborateur ; lui faciliter toutes les démarches qu'elle entreprend avec les associations; faire appeler par quelqu'un du Palais tel ou tel conseiller ministériel pour ouvrir une porte ou débloquer un dossier...
Las ! depuis le tweet du 12 juin 2012, Hollande aurait dû le savoir : Valérie Trierweiler n'est pas une femme à qui la raison, à défaut du sens des responsabilités, impose des limites. Pour être un président exemplaire, il faut l'être soi-même, mais pas seulement ; il faut être entouré de gens exemplaires. Si ce récit a déjà trouvé tant de lecteurs, c'est sans doute à cause de la banalité de l'histoire, de l'universalité du désamour.
Une femme, un homme, ils s'aiment, elle l'étouffe, il l'aime moins, il la trompe, il lui ment, il la quitte, il la regrette - quel couple n'a pas connu ces évidences ? Quelle compagne, quel compagnon n'a jamais subi les affres de la jalousie ? Simplement, jusqu'à maintenant, le chef de l'Etat incarnait un personnage à part, un modèle, un devoir ; décrire, noir sur blanc, ses petites lâchetés, celles qu'il partage avec tant de Français, ce n'est pas seulement désacraliser la fonction, c'est réduire un homme à ce qu'il a de plus bas. C'est ramener le premier personnage de l'Etat à l'imperfection de la condition humaine.
Bien sûr, comme beaucoup d'autres, François Hollande préfère tenir loin de lui le malheur et la maladie. Il est pourtant de ses amis qui pourraient raconter son dévouement, sa présence, sa gentillesse, le jour où un drame a dévasté leur vie. Pour quelques-uns de ses intimes, le chef de l'Etat sait être là.
Ceux-ci se mobilisent aujourd'hui. Ségolène Royal, dans les premières heures, l'avocat Jean-Pierre Mignard, le secrétaire général de l'Elysée, Jean- Pierre Jouyet, le conseiller régional socialiste Julien Dray... L'épreuve est politique, dans un contexte où le président est particulièrement affaibli aux yeux de l'opinion ; elle est avant tout personnelle : au-delà du chef de l'Etat sali, il y a l'intimité foulée aux pieds, la dignité saccagée. L'ennemi de l'intérieur est bien plus dangereux que l'armée rassemblée hors les murs.
