François Baroin aurait pu être président de la République. C'était en février 2017. Le Canard enchaîné, en révélant les activités rémunérées de Penelope Fillon, venait de porter un terrible coup à la droite, qui se voyait déjà à l'Elysée avec le champion qu'elle s'était choisi trois mois plus tôt. Bientôt, pour une sombre histoire de costumes, elle se retrouverait carrément à poil. Pendant quelques jours, un plan B agite les esprits. "J'y serais allé s'il y avait eu un consensus, et c'était gagnable", confie aujourd'hui le maire de Troyes. Petite précision : le plan B a agité les esprits, sauf un, celui de François Fillon.
François Baroin aurait pu être Premier ministre. Nicolas Sarkozy l'avait un peu envisagé en 2010, il l'avait clairement désigné pour ce poste en 2016, lorsque l'ancien président tenta un retour ; François Fillon aussi le lui avait promis quand il cherchait à sauver sa peau, à la fin de la campagne de 2017. Décidément, François Baroin est l'ami du conditionnel. Il aurait même pu nommer un certain Emmanuel Macron numéro 2 de son cabinet, en 2011, lorsqu'il remplace Christine Lagarde au ministère de l'Économie. Il aurait, il n'a pas. C'est dire si le destin et lui jouent souvent ensemble. Manuel Valls, qui s'y connaît en rendez-vous manqués, en tirait la conclusion que Baroin n'atteindrait jamais le sommet, dès lors qu'il ne savait pas saisir les opportunités à l'instant où elles se présentaient.
Une idée traverse l'esprit taquin de Me Baroin : être l'avocat de Sarkozy
Dans le paysage sinistré de la droite, François Baroin représente un cas à part, il est un homme à part. Il reste l'un des derniers visiteurs d'un Jacques Chirac au crépuscule de sa vie, que ses proches maintiennent éloigné des regards, y compris de ceux de ses autres anciens compagnons. Lui l'a revu au printemps, juste après avoir inauguré, à Troyes, une médiathèque qui porte son nom, en présence de Claude Chirac, avec laquelle il s'est réconcilié.
Baroin est également celui pour qui Nicolas Sarkozy, dans Passions, a les mots les plus aimables. "Intelligent, sympathique et fidèle. A n'en point douter, ces qualités en font un compagnon rare", écrit l'ex-chef de l'État. Exécuté en 2007 (lui, "c'est deux mois à l'Intérieur et cinq ans à l'extérieur", se moquait Sarkozy en lui promettant les mines de sel pendant son quinquennat après son bref passage Place Beauvau à la fin du mandat de Chirac), apprécié en 2019 : ainsi va le coeur des hommes (politiques). C'est plus que cela : selon les informations de L'Express, une idée a traversé l'esprit taquin de Maître Baroin, celle de défendre Nicolas Sarkozy lors de son prochain procès au tribunal correctionnel pour corruption et trafic d'influence dans l'affaire dite des écoutes, parce qu'il saurait assez précisément comment s'y prendre.
A l'évidence, la politique ne constitue plus son activité principale. "20 à 30 %" de son temps, évalue-t-il. Or diriger un parti comme préparer une élection présidentielle supposent de s'y consacrer, d'après ses calculs, à "100 %". L'écart n'est pas mince. Aussi ne s'est-il pas pressé pour réagir à la nouvelle donne née des européennes. Il a attendu le 6 juillet pour commenter le résultat du 26 mai. "On est devenu un Tea-Party à l'américaine et on s'est éloigné d'un parti de gouvernement", dit-il dans Le Figaro.
En privé, il se montre encore plus cash : "Il faut tout reconstruire, et je ne sais pas si c'est possible d'ici 2022." Un candidat de droite serait seulement à ce stade "un figurant, même pas un second rôle". Traduction : très peu pour lui. Alors qu'il n'avait pas du tout prévu la démission de Laurent Wauquiez, il fut le premier à souffler à Christian Jacob l'idée de se présenter à la présidence des Républicains. Si le favori l'emporte en octobre, Baroin pourra compter sur un ami, un vrai, à la tête du parti.
"La primaire à droite a tué et la primaire, et la droite"
Les deux hommes s'accordent en de nombreux domaines, et notamment sur un point qui n'est en rien secondaire : la primaire. Christian Jacob n'abordera pas la question pendant sa campagne, car il espère apporter une réponse collective le moment venu [NDLR : bon courage !]. Mais il n'en est pas un défenseur. François Baroin est plus libre de sa parole : "La primaire à droite a tué et la primaire et la droite. Il faut repérer un endroit type Bure [où sont stockés des déchets radioactifs] pour l'enfouir. Si on veut être sûr de perdre, on organise une primaire."
Au lendemain des municipales de mars 2020, le maire de Troyes étudiera la situation et décidera de son degré d'implication. Si un chemin peut conduire de figurant à un second rôle qui deviendrait un premier rôle pendant la campagne présidentielle, alors il l'empruntera. Le destin lui donnera-t-il rendez-vous ? Ou est-ce lui qui convoquera le destin ? Avec François Baroin, on ne sait jamais qui doit faire le premier pas...
L'ancien ministre (de l'Outre-mer, de l'Intérieur, du Budget et de l'Economie) a envie que le pays se dote d'une droite démocratique digne de son nom. Il juge Emmanuel Macron "petit joueur de bistrot" lorsqu'il désigne Marine Le Pen comme principal adversaire. Sur ce président qu'il n'a pas vu arriver, son appréciation oscille. "Il vendrait du sable à des Touareg", note-t-il en voyant comment le chef de l'État a transformé la deuxième place de LREM aux européennes en grande victoire médiatique. Mais il reconnaît aussi son talent personnel dans la manière dont Emmanuel Macron a, grâce au grand débat lancé en réponse aux gilets jaunes, su retomber sur ses pattes. Cette crise l'a d'ailleurs profondément marqué - "On n'était pas loin de tirer sur la foule pour empêcher la prise de l'Elysée" -, et il estime que les maires, dont il dirige toujours l'association, ont plus que joué le jeu, qu'ils ont aidé à sauver la République.
Communication perdue avec Xavier Bertrand
Il ne perd jamais de vue ce que font les uns et les autres dans son camp. Le 1er septembre, il participera avec Gérard Larcher, nouvel architecte de la droite et du centre, Dominique Bussereau (président de l'Assemblée des départements de France) et Hervé Morin (président de Régions de France), à la fête de la Pomme que ce dernier organise traditionnellement sur ses terres normandes.
Houston, we have a problem : avec Xavier Bertrand, en revanche, la communication est perdue. François Baroin n'est pas loin de penser que le président de la région Hauts-de-France, comme son homologue d'Ile-de-France, Valérie Pécresse, sera bientôt confronté à ce qu'il appelle "l'alternative du diable" : s'allier avec LREM pour se faire réélire en 2021, ce qui empêcherait ensuite toute candidature élyséenne, ou refuser le moindre accord avec les marcheurs et courir à la défaite aux régionales.
On croyait que le diable se cachait (dans les détails), voilà qu'il se chargerait de dégager l'horizon ? Où l'on retrouve Laurent Wauquiez, le seul qui échapperait, en Rhône-Alpes Auvergne, à ce dilemme. Wauquiez, l'homme qui ne veut pas parler au passé, et qui n'est pas davantage du genre à parler au conditionnel. Il y a quelques années, les deux s'étaient vus en tête-à-tête, et Wauquiez avait eu un vrai choc : on peut être heureux sans être président, lui avait expliqué Baroin. Wauquiez, Pécresse, Bertrand, et encore Bruno Retailleau d'un côté ; Baroin de l'autre. Et une question. "On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu'on prend pour l'éviter" : Jean de La Fontaine avait-il raison, oui ou non ?