Dans la vie loin de la politique, on mesure l'énergie libérée par une déflagration en mégatonne. A l'Elysée, depuis peu, c'est l'UBM qui compte. L'unité de bruit médiatique. En décembre, quand Emmanuel Macron accorde un long entretien politico-psychanalytique à TF1, ses conseillers se frottent les mains, sûrs que les Français - y compris les plus dissipés qui ont préféré regarder "La France a un incroyable talent" - ont été exposés, grâce à un traitement journalistique important, aux phrases du chef de l'Etat. "Avec cette interview, tu rentres dans les foyers de façon beaucoup plus large...", se réjouissait l'un de ses collaborateurs mi-décembre. Que dire alors de l'entretien donné au Parisien ? Dans l'entourage du chef de l'Etat, officiellement, on ne commente pas, officieusement, on se frotte les mains : "On savait que la phrase sur les non-vaccinés allait monter mais on ne savait pas à quel degré, en UBM, c'est très fort ! Peu de Français n'y auront pas été confrontés."
Il y a le bruit, et il y a la fureur. En disant son envie "d'emmerder les non-vaccinés", Emmanuel Macron a déclenché un unanimisme d'indignation dans la classe politique et médiatique. "Trumpisme", "populisme", "mépris", "clivage"... Rares sont les audacieux qui ont osé juger publiquement la formule bienvenue. Une large cohorte s'est levée pour assurer qu'à ce petit jeu-là, l'intéressé allait "perdre des plumes". Certains ont évoqué la "rechute" de celui qui, presque saisi de TOC, ne peut se contrôler et "dérape".
"Pousser fort le curseur et créer un clivage utile et rassembleur"
Pourtant, les mots prononcés devant les lecteurs et journalistes du Parisien ont longtemps macéré dans l'esprit macronien. Durant la trêve hivernale, le chef de l'Etat observe à plusieurs reprises "la lassitude", dit-il, "voire l'énervement", d'une partie de la population "qui fait tout bien" vis-à-vis des non-vaccinés. De sa lecture quotidienne de la PQR, il retient l'attente d'une parole présidentielle un peu plus ferme. "Pourquoi pas d'obligation vaccinale ?" s'interrogent quelques triple vaccinés, agacés par les contraintes qui pèsent sur eux. A cela, Emmanuel Macron demeure réfractaire."Comment on le contrôle et quelle est la sanction ? C'est ça, le vrai sujet", dit-il au Parisien. Il ne veut pas non plus pénaliser les Français qui n'ont pas reçu leur injection parce que trop éloignés du système de soins.
Parmi ses capteurs, sa famille de médecins et ceux rencontrés depuis le début de la crise du Covid, avec lesquels il a pris l'habitude d'échanger. Alors qu'Omicron commence à se répandre en France, tous l'alertent sur les déprogrammations d'opérations auxquelles ils sont contraints de procéder. Puis, un autre élément le saisit. Le nombre de cas graves chez les enfants.
Alors, même si l'échange avec les lecteurs du Parisien est initialement censé porter sur la Présidence française de l'Union européenne, dans l'esprit du président germe l'idée d'en profiter pour "pousser fort le curseur et créer un clivage utile et rassembleur". Durant les réunions de préparation avec ses équipes, personne, pas même lui, ne cisèle de formule. Point d'"emmerdement" à l'horizon.
Jusqu'à ce que le chef de l'Etat se retrouve face à deux lectrices passablement remontées. L'une est directrice d'Ehpad, l'autre cadre infirmière. "L'ambiance est lourde, atteste un journaliste du Parisien. Elles n'en peuvent plus." Confrontées aux non-vaccinés qui encombrent les services de réanimation, elles insistent, émues et en colère, pour tenter de comprendre ce qui empêche l'obligation vaccinale. "Vous avez raison", leur répète à l'envi le président. Et le voici qui soudain s'emporte. "A ce moment-là, nous et les journalistes, on voit tout de suite que ça va swinguer, affirme un conseiller élyséen. Mais cette phrase ne choque personne parmi les gens qui sont là !"
"C'est un truc que tu ne modifies pas, il l'a dit devant 10 Français..."
Quand l'entretien revient à l'Elysée après une transcription et une mise au propre effectuée par les journalistes du quotidien, les stratèges macronistes savent qu'il est trop tard pour remplacer le langage fleuri par un mot plus châtié. "On est contraint par le temps et de toute façon c'est un truc que tu ne modifies pas, il l'a dit devant 10 Français..."
Au lieu de perdre du temps en réécriture, sans doute aussi pour dormir un peu plus tranquille, à l'Elysée on s'attèle déjà à préparer la riposte en cas de séisme. Un membre de l'équipe macroniste farfouille dans les archives de l'Ina en quête d'entretiens télévisés dans lesquels un éminent prédécesseur aurait utilisé un vocabulaire un peu cru. C'est une interview du général de Gaulle en 1965, entre les deux tours de l'élection présidentielle, qui apaise les troupes. Usant d'un franc-parler sans fioriture, il y livre son analyse des Français : "La maîtresse de maison, la ménagère veut avoir un aspirateur, un frigidaire, une machine à laver... et même si c'est possible qu'on ait une auto, ça c'est le mouvement. En même temps, elle ne veut pas que son mari s'en aille bambocher de toutes parts [...], ça c'est l'ordre." "A l'époque, les électeurs avaient songé 'il est avec nous'", se rassure un conseiller du président.
"Mettre un peu de passion dans le camp de la raison"
Georges Pompidou aussi est scruté, lui à qui Emmanuel Macron a emprunté le terme "emmerder". Sans oublier François Mitterrand. Le 22 mars 1988, on s'attend à un François Mitterrand père de la nation, consensuel comme jamais, au moment où il se déclare candidat à un nouveau mandat sur Antenne 2, d'un minuscule "oui" presque chuchoté. D'autres termes résonnent autrement plus forts. "Des clans, des bandes, des factions" : la violence du propos présidentiel (on ne disait pas publiquement de gros mots à l'époque) met le feu aux poudres et choque toute la classe politico-médiatique. C'est le déchaînement. Comment ? Il se voulait l'homme de la France unie, pour quelle raison a-t-il pu à ce point se tirer une balle dans le pied ? Personne n'a compris que le vieil homme venait, en un quart d'heure, de mener sa campagne de premier tour, en s'adressant à sa base. Très vite, il reprendra un ton plus consensuel, tendra la main dans ses meetings à l'opposition ("Nous ne sommes pas les bons, ils ne sont pas les méchants") et remportera une victoire triomphale.
Aujourd'hui, telle est la certitude du camp macroniste. "Le président est totalement du côté de ce que pensent les gens", jure-t-on à l'Elysée. "Les gens", comprenez : son électorat. Raison pour laquelle "il n'est pas dans une posture de contrition", confirme-t-on autour de lui. "Un macroniste a besoin qu'on assume un peu fort, murmure un très proche. Il faut savoir cliver, mettre un peu de passion dans le camp de la raison." Non, Emmanuel Macron ne renie rien. Non, il ne regrette rien.
