Le 7 mai 2017, les Français ont élu un président de la République qui n'avait dirigé que sa secrétaire, à la banque Rothschild, et un cabinet ministériel, à Bercy. Deux ans plus tard, la gestion des ressources humaines est le talon d'Achille d'Emmanuel Macron. Il ne sait ni embaucher, ni manager, ni virer. La faiblesse des RH se voit à chaque remaniement ministériel. Elle se sent à chaque départ de collaborateur de l'Elysée. Ils sont combien à quitter le palais ? 17. C'est beaucoup et eux-mêmes s'étonnent d'être si nombreux. Tous se sont retrouvés à l'Elysée, le 8 avril, à 19 h 30, pour un pot de départ. A l'initiative d'Emmanuel Macron...
Sibeth Ndiaye est là, bien sûr, la nouvelle porte-parole du gouvernement, l'héroïne du dernier remaniement. Elle était la conseillère presse d'Emmanuel Macron à l'Elysée. Quand Sylvain Fort, directeur de la communication s'en va, elle apparaît comme son successeur naturel. Mais, durant les deux mois où elle assure l'intérim, le président lui fait savoir qu'elle n'est pas faite pour ce poste. Elle voit, elle entend, elle lit que Jean-Marc Dumontet, un homme de théâtre, a été chargé par le chef de l'Etat de recruter le bon profil, qu'il a vu une trentaine de personnes, qu'il leur fait rédiger des notes, les présente au président.
Combative, Sibeth Ndiaye relève le gant
A la fin du mois de mars, changement de décor. Ah, c'est vrai, nous sommes au théâtre ! Non, à l'Elysée : en quarante-huit heures, celui qui ne voulait pas nommer sa conseillère directrice de la communication la propulse porte-parole, une fonction bien plus exposée. Pourtant le président songeait à confier cette fonction à la jeune femme dès le début de l'année, sachant qu'il allait devoir remplacer Benjamin Griveaux. Voilà Sibeth Ndiaye plongée dans l'huile bouillante. Elle est combative, elle relève le gant. Edouard Philippe, le Premier ministre, l'adoube, il l'aime beaucoup. Le président, lui, fait un strike, comme on dit au bowling. Il résout trois problèmes d'un coup : mettre de la diversité dans l'équipe gouvernementale - Laetitia Avia, députée LREM, a été pressentie - ; rétablir la parité dans son équipe ; exfiltrer Sibeth Ndiaye.
On croyait qu'Alexandre Benalla - un collaborateur recruté sans discernement, travaillant sans contrôle, licencié trop tard - était une exception. C'est juste une caricature, la traduction pathologique d'une difficulté réelle. L'apparition de Jean-Marc Dumontet dans le processus est un autre exemple de ces dysfonctionnements. Comme le président ne sait/ne veut pas embaucher, il sous-traite. Au début du processus, qu'il s'agisse de futurs ministres ou de conseillers, le chef de l'Etat reçoit deux ou trois candidats, puis le temps passe, d'autres personnalités émergent, certains pressentis se découragent. Il y a un circuit de l'impétrant, reçu par Alexis Kohler, le secrétaire général de l'Elysée, par Philippe Grangeon, conseiller spécial, et souvent par Brigitte Macron.
Des nominations faites dans le flou
La sédimentation se fait et sort un nom sans que personne ne l'ait vraiment choisi. Les désignations de Delphine Gény-Stephann, secrétaire d'Etat à Bercy, celle d'Agnès Pannier-Runacher (qui lui succède quelques mois plus tard), celles d'Emmanuelle Wargon (secrétaire d'Etat à la Transition écologique), de Christelle Dubos (secrétaire d'Etat auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé), ou encore de Roxana Maracineanu (ministre des Sports) se sont faites dans ce flou, pas vraiment artistique.
Pour les postes ministériels plus importants, le chemin n'est pas davantage professionnalisé. Le remplacement de Gérard Collomb à l'Intérieur, en octobre 2018, ressemble à l'ascension de l'Everest. C'est tantôt Frédéric Péchenard, tantôt François Molins, tantôt Christophe Castaner, tantôt Jean Castex. Première semaine d'octobre, le choix de ce haut fonctionnaire, passé par l'Elysée de Nicolas Sarkozy et les cabinets de la droite, est pourtant arrêté dans la tête du président. C'est lui qu'il veut. Mais, le 7 octobre, Le Journal du dimanche révèle ce nom et crée une bronca dans les rangs de la Macronie de gauche. Le président est dans une colère noire, furieux de cette fuite, mais il doit renoncer. Il choisira Christophe Castaner, par défaut.
Les RH, problème de toute la Macronie
Un problème de vivier ? On peut décliner les handicaps d'un jeune président arrivé au pouvoir sans passé, sans réseaux (dans la police, par exemple), sans cette couche de soutiens qui consolident une vie politique, sans ce maillage territorial qui risque de faire défaut pour les municipales. On peut noter que la question des RH s'étend à toute la Macronie, Parlement et mouvement politique LREM. On peut comparer avec les exemples du passé.
Pourtant les esprits lucides autour du président ne s'accrochent pas à cette question de vivier. Ils pointent leurs propres failles : personne ne s'occupe de ressources humaines, à commencer par le chef de l'Etat, personne ne joue les têtes chercheuses, il n'existe pas de travail systématique de détection des talents. Pas de management des conseillers ou des ministres.
Une tendance à la procrastination
Le président semble souffrir d'une phobie des RH. A l'Elysée, Sylvain Fort annonce son départ début décembre, mais son patron ne le reçoit que trois semaines plus tard pour en parler. La recherche de son successeur ne commence qu'après son départ effectif, fin janvier. Ismaël Emelien annonce qu'il va quitter l'Elysée fin novembre, le président ne veut pas y croire. Il s'en va fin mars, et quatre semaines plus tard, il n'a pas de remplaçant. Cette tendance à la procrastination n'est pas nouvelle : en 2016, Emmanuel Macron attend plusieurs semaines avant de parler organisation avec son ex-directeur de cabinet à Bercy, Alexis Kohler, qui le quitte pour travailler dans une entreprise privée, MSC, à Genève, tout en participant à la campagne. "Alexis demandait en vain à le voir pour discuter des modalités de fonctionnement qui découlaient de ce départ", raconte un ancien de la campagne.
Le président ne gère pas davantage ses ministres. Il ne leur téléphone jamais, ne les voit presque pas en tête à tête. Quand il les rencontre pour des rendez-vous officiels à l'agenda, il est accompagné d'Alexis Kohler, voire du conseiller sectoriel concerné. Du coup, le ministre vient flanqué de son directeur de cabinet. Ce schéma vaut aussi pour les rencontres avec le Premier ministre. Le traditionnel déjeuner du lundi se fait à quatre : Edouard Philippe avec son directeur de cabinet, Benoît Ribadeau-Dumas, et le chef de l'Etat avec Alexis Kohler. La rencontre du mercredi, avant le Conseil des ministres, se fait à deux ou trois (c'est-à-dire sans Ribadeau-Dumas). Tout le monde s'entend très bien, vous dit-on, mais on ne se dit pas les mêmes choses à deux qu'à quatre ou cinq.
Les bons ministres tenus en bride courte
Même attitude avec ses conseillers historiques les plus proches : jamais de rendez-vous en tête à tête, juste des échanges ponctuels quand l'un d'eux frappe à la porte de son bureau pour aborder une question précise. Et quand la presse fait le portrait de l'un d'eux, le chef de l'Etat leur fait savoir que ce n'est pas très opportun.
Le président est dur avec ses proches, et tendre avec le lointain. Exigeant avec les meilleurs, négligent avec les autres. Ainsi Jean-Michel Blanquer (Education) est tenu en bride courte, Gérald Darmanin (Comptes publics) est rabroué en place publique pour les conditions de mise en place du prélèvement à la source. L'opération est une grande réussite. Mais les faux pas de Françoise Nyssen (Culture) ne lui valent aucune remarque. Elle finira par sortir du gouvernement.
Le président ne tranche pas les conflits. A l'Elysée, une guerre à peine larvée oppose deux conseillers, Pierre-Olivier Costa et Bruno Roger-Petit, à la garde rapprochée (Alexis Kohler, Sylvain Fort, Sibeth Ndiaye, Ismaël Emelien, etc.). Emmanuel Macron connaît cette situation, mais il la laisse perdurer, il estime qu'une certaine dissension ne lui est pas totalement inutile.
Pas de sanctions contre les mauvais conseillers
Le président est cynique, mais il ne vire pas. Plusieurs conseillers ne font visiblement pas l'affaire, connaissant mal leur secteur. L'un d'entre eux est réputé odieux et inefficient, et son cas est régulièrement signalé par tous ceux qui ont affaire à lui. Sans effet. En revanche, un collaborateur que l'on a fait partir - cela arrive - a subi un régime de douche écossaise très éprouvant : un jour, il croit qu'il donne satisfaction, un autre, il comprend que non. A l'inverse, ceux dont les qualités mériteraient récompense, comme Clément Beaune, conseiller Europe très apprécié, ne sont pas promus.
Le président menace, mais ne flingue pas. Tiens, comme Nicolas Sarkozy. La promesse de muter les hauts fonctionnaires qui ne seraient pas à leur place après six mois d'observation a fait long feu. Faute de trouver des successeurs, faute de volonté ? Pourtant, le chef de l'Etat reste inflexible sur une autre obsession RH : la limitation du nombre des membres des cabinets (10 pour un ministre, 5 pour un secrétaire d'Etat). "Nous avons cessé de faire remonter le problème, dit le communicant exténué d'un ministre, Matignon nous a dit que cela ne servait à rien." Le chef de l'Etat réagit... quand il est personnellement vexé : il laisse désormais sans réponse les textos de François Sureau, dont il est proche, depuis la spectaculaire interview de l'essayiste au Monde contre la loi anticasseurs.
Il ne traite pas les personnalités
Le président séduit, mais ne traite pas. Ils sont nombreux à raconter la même histoire : il vous parle les yeux dans les yeux, vous êtes seul au monde avec lui et... il vous oublie. "Il pourrait ramener dans son giron Jean-Louis Borloo, Nicolas Hulot, Ségolène Royal ou Jean-Christophe Lagarde s'il se donnait la peine de nourrir une relation suivie avec eux, constate un proche. Il en parle, mais ne le fait pas." Et cela pourrait lui coûter cher : Lagarde (président de l'UDI) va présenter sa liste aux européennes, et son score, si faible soit-il, peut priver LREM de la première place lors du scrutin du 26 mai. De même Emmanuel Macron a laissé filer Frédéric Péchenard. Ce flic réputé, fidèle de Nicolas Sarkozy, a rejoint sa famille d'origine, LR.
Avec lui, c'est "qui m'aime me suive", version polie du "marche ou crève". En février 2018, Emmanuel Macron et quelques membres du gouvernement se trouvent à Bastia. Le dîner s'achève à 2 heures du matin. "On va travailler en marchant", décide le chef de l'Etat. Il est coutumier de ces déambulations nocturnes. Au bout d'un moment, un ministre, fatigué, demande où est son hôtel. Réponse de Sibeth Ndiaye : "Ton hôtel, c'est là où est ton président." Injonction ou regret ? La promenade se prolonge jusqu'à 4 heures du matin.
Chacun retrouve son camp de base
Le plus grand échec RH d'Emmanuel Macron est politique : il n'a pas réussi l'hybridation entre les équipes de droite et de gauche. Les compétences n'ont pas fusionné, elles se juxtaposent. Matignon et Bercy, maisons dirigées par des hommes venus de la droite, ressemblent à des réserves d'Indiens, homogènes, peuplées par des anciens de chez Juppé et Raffarin. Ailleurs, c'est le rose qui l'emporte, anciens du PS, des mairies socialistes, pastellisé aux couleurs du macronisme. Face aux difficultés, chacun retrouve son camp de base, quand il ne met pas en scène la différence : ces derniers jours, Gérald Darmanin, à propos de la question des retraites, a bien fait sentir au président de la République qu'Edouard Philippe, Sébastien Lecornu et lui-même étaient porteurs d'un message spécifique.
Le paradoxe de cette tyrannie de la non-gestion, c'est que, comme dans la chanson, chacun fait, fait, fait, c'qui lui plaît, plaît, plaît... Nicolas Hulot, Gérard Collomb, Benjamin Griveaux quittent le gouvernement au moment où ils le décident. Quand la guerre fait rage, ils ne sont pas nombreux à se mettre entre le président et la balle : en plein mouvement des gilets jaunes, plusieurs ministres sont attendus sur le plateau de France 3, le 4 décembre. Marlène Schiappa s'y retrouve seule. Sébastien Lecornu renonce à y aller ; Darmanin dit qu'il ne faut pas parler ; les ministres MoDem Jacqueline Gourault et Marc Fesneau, se posent la même question. Pas illégitime. Mais la Macronie soupçonne François Bayrou, président du parti centriste de la majorité, d'avoir donné des consignes : laisser Edouard Philippe se dépatouiller tout seul, sait-on jamais, il peut tomber...
Arrivée de nouveaux conseillers courant avril
Alors qu'une phase importante du quinquennat se joue, le président ne dispose pas d'un pack de soutiens, ni parmi les ministres ni parmi les conseillers. Alexis Kohler est le double du président, pour le meilleur - il a les mêmes qualités - et pour le pire - il a les mêmes défauts. L'Elysée doit se repeupler. On promet l'arrivée de nouveaux conseillers, au pôle politique, au pôle communication, dans le courant du mois d'avril. Mais personne ne promet que le président va changer. Il s'est façonné dans un univers très concurrentiel, l'inspection des finances, la banque d'affaires, qui encouragent la starisation, où chacun court dans son couloir. Un univers qui valorise les neurones, pas les synapses. L'individu, pas le collectif. Et ce manque est cruel au plus haut sommet de l'Etat.