Et si cette présidentielle n'était pas jouée ? L'écart entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen n'a jamais été aussi serré au second tour, selon le dernier sondage Elabe pour L'Express et BFM TV, en partenariat avec SFR. Avec 47,5%, la candidate RN talonne de peu le chef de l'Etat. Président de l'institut Elabe, Bernard Sananès juge que l'entrée en campagne du président sortant et la présentation de son programme ont réactivé un "Tous sauf Macron" dans une partie de l'électorat.
A neuf jours du premier tour, des mouvements d'opinions peuvent encore se produire. 25% des électeurs ne sont pas sûrs de leur choix et le réflexe de vote utile favoriserait certains candidats. Entretien.
L'EXPRESS : L'abstention pourrait être très élevée au premier tour de l'élection présidentielle. Lors des dernières régionales, les sondages avaient été démentis par la faiblesse du taux de participation. Les sondages actuels sont-ils fiables ?
Bernard Sananès : Les sondages réalisés lors de l'élection présidentielle de 2017, en particulier ceux d'Elabe, ont été d'une grande fiabilité. La comparaison entre le scrutin de 2022 et les régionales de 2021 atteint vite ses limites : la participation à cette élection locale a été très faible, plus qu'anticipée. Elle n'était que de 35%. La participation à cette élection présidentielle s'annonce certes plus faible qu'en 2017, mais pourrait atteindre autour de 70% de votants. Le risque que la fiabilité des enquêtes soit altérée par l'abstention est donc à relativiser.
Les Français se sont intéressés tardivement à cette présidentielle. Les huit derniers jours peuvent-ils changer les choses et créer de nouvelles dynamiques ?
Bien sûr. Trois mouvements peuvent se produire d'ici le premier tour. Le premier est une évolution de la participation attendue. Le deuxième est un changement d'avis de certains électeurs. Aujourd'hui, 25% des électeurs ne sont pas sûrs de leur choix : cela correspond à neuf millions de personnes, au regard de la participation estimée. Enfin, des dynamiques de campagne peuvent se renforcer, avec la tendance au vote utile, que l'on observe traditionnellement en fin de campagne. Ces trois éléments peuvent faire évoluer le résultat du premier tour.
Vous évoquez une "tendance" au vote utile. Cela signifie que ces derniers jours peuvent surtout profiter aux candidats déjà en dynamique ?
C'est possible. On observe depuis l'invasion de l'Ukraine un renforcement de cette polarisation autour de trois candidats : Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon progressent. Leur total d'intentions de vote cumulée a augmenté de huit points depuis le début de la guerre, s'établissant aujourd'hui à 64,5%. Le vote utile joue, ainsi qu'une prime à l'expérience. Ils ne sont pas candidats pour la première fois.
Une différence s'observe toutefois entre ces trois candidats. Emmanuel Macron est assez seul dans l'espace électoral central, alors que les deux autres sont sur un espace politique qu'ils dominent mais qui est plus concurrentiel. Marine Le Pen doit rivaliser avec Zemmour et Dupont-Aignan, Mélenchon avec Roussel, Jadot et Hidalgo.
La guerre en Ukraine a-t-elle été le moment de bascule de cette présidentielle ?
Je ne parlerais pas de "tournant", mais de "moment" de campagne. La guerre a eu un impact sismique sur les sondages. Mais cet impact s'est en partie estompé avec le début de la campagne électorale et l'entrée en lice d'Emmanuel Macron.
Le cas du chef de l'Etat est ambivalent. Si l'on observe les sondages actuels du président et ceux réalisés avant la guerre, il a progressé de trois points. Il a bénéficié d'un effet drapeau au-delà même de l'émotion suscitée au pic de la crise. En revanche, le candidat Macron réactive l'opposition contre lui, ce qui explique le resserrement de l'écart au second tour face à Marine Le Pen. Cette dynamique contradictoire est une équation de la campagne. Au premier tour, Emmanuel Macron profite de l'effet de président sortant. Au second tour, il est un candidat clivant.
Parlons des autres candidats. Eric Zemmour est candidat pour la première fois à l'élection présidentielle. Est-il plus difficile à évaluer que les autres présidentielles ?
Il faut être prudent avec les phénomènes nouveaux. Mais Emmanuel Macron était lui aussi nouveau en 2017. Il a été bien évalué par les sondages. N'oublions pas que le redressement politique se fait sur le vote de la présidentielle de 2017. Ce qu'il faut, c'est avoir dans notre échantillon des électeurs à la hauteur des scores obtenus par les candidats lors de la dernière élection.
Je ne crois enfin pas à la théorie du vote caché en faveur d'Eric Zemmour. Sociologiquement, son électorat ne cache pas son vote. C'est un électorat qui affirme haut et fort son choix.
Vous évoquez "l'espace concurrentiel" de Jean-Luc Mélenchon. Il lui offre une marge de progression dès le premier tour. Le candidat LFI a-t-il des réserves de voix pour titiller Marine Le Pen ?
Il a deux types de réserves de voix pour espérer accéder au second tour. La première se trouve dans l'abstention. Les abstentionnistes sont sur-représentés dans trois catégories : les jeunes, les milieux populaires et l'électorat de gauche. Il doit mobiliser ces électeurs-là. Mais cela ne suffirait pas. Il a besoin que le vote utile joue à plein, ce qui n'est que partiellement le cas. Il doit mordre encore sur Jadot et Roussel pour se rapprocher de Marine Le Pen.
Historiquement, Marine Le Pen a tendance à baisser dans les sondages en fin de campagne. Elle connaît actuellement une forte dynamique. Comment expliquer cette nouveauté ?
Elle arrive à mieux remobiliser son électorat de 2017, ce qu'elle a peiné à faire avec l'entrée en campagne de Zemmour. En revenant dans le jeu, elle a connu une nouvelle dynamique. S'agissant du second tour, elle bénéficie de réserves plus fortes qu'en 2017 : Eric Zemmour est plus puissant que ne l'était Nicolas Dupont-Aignan à l'époque. Enfin, 3 électeurs sur 10 de Jean-Luc Mélenchon affirment qu'ils pourraient voter Marine Le Pen.
Au second tour, il y a une place pour le candidat qui représente le camp de la colère. 4 Français sur 10 se disent en "colère". Pour cet électorat, Marine Le Pen incarne "la colère tranquille". Cela la différencie d'Eric Zemmour et lui donne pour l'instant l'ascendant sur Jean-Luc Mélenchon, qui avait pris le leadership de l'opposition à Macron au début du quinquennat.
Elle est créditée de 47,5% d'intentions de vote au second tour. Au-delà des réserves de voix offertes par Zemmour et les doutes de certains électeurs LFI, comment expliquer ce chiffre ?
L'entrée en campagne d'Emmanuel Macron et la présentation de son programme ont réactivé un "Tous sauf Macron" dans une partie de l'électorat. Ce réflexe se reconstitue en grande partie sur la question de la réforme des retraites. Cela renforce la porosité entre l'électorat Mélenchon et Le Pen.
Les bons sondages de second tour de Marine Le Pen ne peuvent-ils pas donner un nouveau souffle au "front républicain" ?
C'est possible, mais nous sommes dans l'inconnu. Quel sentiment serait le plus fort en cas de duel Macron-Le Pen ? L'envie de faire barrage à Le Pen ou à Macron ? Difficile de le savoir.
Valérie Pécresse retrouve ses intentions de vote d'avant congrès LR (10-11%), après avoir touché du doigt le second tour en décembre-janvier. Cette période semble n'avoir été qu'une simple parenthèse pour la droite...
Lors de sa désignation, des électeurs des trois droites (droite historique, centre droit, droite de la droite) se sont dit : "Pourquoi pas elle ?" Cela a expliqué son boost dans les sondages. Mais elle n'a pas réussi à répondre à la question posée à la droite depuis l'échec de Nicolas Sarkozy en 2012 : quelle est la proposition discriminante de la droite ? Depuis 2017, la droite dit qu'elle ne ferait pas tout à fait comme Macron sur l'économie-social mais... Elle assure qu'elle ne ferait pas tout à fait comme Le Pen sur le régalien mais.... La droite n'a pas activé un champ de propositions qui la distingue. Le problème de la droite dépasse celui de Pécresse. Sa candidature ne fait qu'illustrer cette impasse. Elle est devancée par Emmanuel Macron au sein des trois zones de force de la droite : les cadres, les retraités et la région Ile-de-France.
Après de bonnes élections européennes, le candidat EELV Yannick Jadot est promis à un score médiocre. L'élection présidentielle est-elle l'éternel plafond de verre des écologistes ?
C'est le grand mystère de cette campagne. Une très large majorité de Français s'accorde sur l'urgence écologique, mais les écologistes n'arrivent pas à transformer l'essai. Certes, le scrutin présidentiel ne leur est pas historiquement favorable. Mais les Français décorèlent surtout leurs aspirations écologiques d'un vote pour une écologie politique. Le positionnement à gauche de l'écologie politique peut être une barrière. Enfin, il y a une difficulté de Yannick Jadot à incarner dans la campagne présidentielle le projet écologique. Il n'a pas réussi à mettre l'écologie au centre du débat.
