Le 31 mars 1988, l'émission Questions à domicile, sur TF1, touche à son terme quand François Mitterrand demande à ajouter une dernière chose. "Pâques, cela a une signification symbolique depuis des milliers d'années. C'est passé de la religion juive, cela y est resté, à la religion chrétienne, et nous sommes de cette culture-là. Alors je dis 'Joyeuses Pâques' à vous, tous les Français. Je ne choisis pas. 'Joyeuses Pâques' à chacun d'entre vous, vous voterez comme vous voudrez le 8 mai, mais soyez aussi heureux qu'il est possible pour vivre ensemble les fêtes de Pâques. Au revoir." Jamais on n'a vu, à trois semaines du premier tour de l'élection présidentielle, un candidat, le favori qui plus est, lancer pareille tirade.
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François Mitterrand, virtuose des mots, est en roue libre. Il mène sa quatrième campagne présidentielle, la dernière. Il jongle, il jonglera encore le 28 avril, lors du débat de l'entre-deux-tours, face à son Premier ministre Jacques Chirac. L'équipe du socialiste a recours à une incroyable astuce: pour assurer à Mitterrand une domination psychologique, la table qui sépare les deux protagonistes a exactement la même largeur que celle qui les sépare au Conseil des ministres, quand l'un est président, l'autre seulement Premier ministre.
Il fait du langage sa principale arme
Ce soir-là, Mitterrand ose parodier une formule qui a marqué sa confrontation avec Valéry Giscard d'Estaing en 1974 - ce dernier écrira, dans Le Pouvoir et la vie, qu'elle lui a permis de gagner: "Vous n'avez pas le monopole du coeur." Et que dit Mitterrand à un Chirac ébahi? "Vous n'avez pas le monopole du coeur... pour les chiens et les chats, je les aime moi aussi." Plus sérieusement, il prend aussi Jacques Chirac au mot. Ce dernier l'appelle "Monsieur Mitterrand". "Vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre", répond le chef de l'Etat. La réplique, préparée à l'avance, marque les esprits.
François Mitterrand est devenu le maître de la parole depuis qu'il a surgi sur le petit écran, le 17 mars 1986. Nous sommes au lendemain des élections législatives perdues par la gauche, et donc à l'aube de la première cohabitation de l'histoire de la Ve République. Il conclut une allocution, annoncée par l'Elysée à la dernière minute, par cette phrase: "Au-delà des divergences bien naturelles qui s'expriment à chaque consultation électorale, ce qui nous rassemble est plus puissant encore: c'est l'amour de notre patrie."
"Tonton" est né, qui transformera en deux ans une défaite pour son camp en une prodigieuse victoire personnelle. Puisqu'il devient le premier chef de l'Etat dépossédé d'une grande partie de ses pouvoirs, il fait du langage sa principale arme. Cela tombe bien, ce littéraire la maîtrise mieux que tous les autres. Il parsème régulièrement les projets gouvernementaux de "réserves" ou de "désaccords", histoire de prendre date.
Susciter l'envie, une gageure pour un président sortant
Surtout, il joue avec les nerfs de la classe politique, en réussissant à créer un vrai suspense autour de sa nouvelle candidature. Dès le 13 octobre 1986, il lâche: "Tout m'invite à dire non, je ne serai pas candidat. Parce que je suis président de la République. J'aurai rempli ma fonction. Je ne pousse pas l'ambition jusqu'à vouloir m'y installer à demeure. Interviendra-t-il des éléments pour me dire : eh bien, c'est une erreur? Je ne peux pas le supposer."
Un an plus tard, sur TF1, il fait l'étalage de ses lettres: "J'ai retrouvé l'autre jour un livre de Plutarque, dont le titre, dans la collection d'Amyot, dit: 'Si l'homme d'âge se doit encore entremettre et mêler des affaires publiques." Est-ce que les personnes âgées doivent encore se mêler des affaires publiques? Et il apporte la réponse, lui, Plutarque... Plutarque dit: oui. Vous savez quelle est la raison qu'il invoque dès le point de départ? Il dit: parce qu'on n'a jamais vu l'âge transformer une abeille en bourdon..."

La nouvelle affiche se permet de faire l'impasse sur le nom du candidat et précède une "Lettre à tous les Français" publiée à 2 millions d'exemplaires.
© / AFP PHOTO/FRANCOIS BOUCHON
Voilà les uns et les autres bien avancés. Mitterrand parvient à transformer le doute en désir. Sa vraie campagne, d'une brièveté exceptionnelle, va vite représenter un modèle pour tout candidat se présentant à l'Elysée, mais elle ne sera jamais répétée avec autant de succès. En 2016, François Hollande tentera de s'en inspirer, mais susciter l'envie n'est pas donné à tout président sortant.
Chef de l'Etat et chef de l'opposition
Grâce à la cohabitation, Mitterrand est à la fois chef de l'Etat et chef de l'opposition. Ça aide... Le 31 décembre 1987, lors des derniers voeux du septennat, il lance: "Pendant les mois qui viennent, et dont on peut prévoir qu'ils connaîtront des turbulences, votre confiance m'aidera." Quand tout est dit ou presque, le silence prend la suite. Sur les murs de France apparaît une affiche "Génération Mitterrand", qui ose faire l'impasse sur... le visage de celui qui ne s'est pas déclaré.
Il suffira d'un mot, le 22 mars 1988. "Oui." L'entretien, organisé à la dernière minute, se déroule sur le plateau d'Antenne 2, pendant le journal télévisé de 20 heures. Au journaliste Paul Amar, croisé en salle de maquillage, qui lui annonce une interview d'une douzaine de minutes, le président répond: "Trois ou quatre me suffiront" (scène décrite dans Le Sorcier de l'Elysée, le livre passionnant que le journaliste François Bazin consacre à Jacques Pilhan). Jacques Attali note, dans Verbatim, que, l'après-midi, le chef de l'Etat a disparu avec son ami Roger-Patrice Pelat.
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En fin de journée, deux heures avant son intervention télévisée, il remet des décorations. Le conseiller spécial du chef de l'Etat raconte: "A l'un de ses collaborateurs qui, nerveux, consulte sans cesse sa montre, il lance: 'Vous savez, tout est encore possible! Donnez-moi une seule bonne raison de me présenter...' Et, voyant l'interpellé rester bouche ouverte, il conclut: 'Vous voyez bien!'"
Les erreurs de langage d'un président féru de littérature
Vient ensuite le temps de l'image et de l'écrit. Une nouvelle affiche apparaît, "La France unie", qui se permet de faire l'impasse... sur le nom du candidat. François Mitterrand décide ensuite d'écrire une "Lettre à tous les Français", bien éloignée de ses "110 propositions" de 1981. Le 5 avril, il se réveille à 6 heures du matin pour vérifier qu'une correction a bien été portée: il faut dire troisième millénaire, pas second!
Le 7 avril est publié son texte, tiré à 2 millions d'exemplaires. Libération, Le Parisien et 23 quotidiens de la presse régionale le reproduisent sous forme d'encart publicitaire. Mais, à la grande fureur d'un président qui se pique de littérature, Angelo Rinaldi (il travaille alors à L'Express) relèvera quelques erreurs dans la maîtrise de la langue française. Le chef de l'Etat évoque, par exemple, des "coupes sombres" dans certains crédits accordés à la recherche. Ne voulait-il pas plutôt parler de "coupes claires"? Nobody's perfect.
Après plusieurs expériences dans les cabinets ministériels, François Hollande se présente aux législatives en Corrèze, dans une autre circonscription qu'en 198: cette fois, il est élu député.
14 juillet 1986
François Mitterrand annonce qu'il ne signe pas les ordonnances sur les privatisations. C'est le début - officieux - de la campagne.
11 juillet 1987
François Mitterrand réunit en secret ses fidèles à Latche (Landes) et leur demande de travailler sur l'hypothèse de sa candidature.
26 décembre 1987
François Mitterrand gravit le mont Moïse, dans le Sinaï. Robert Badinter, qui l'accompagne, dira: "Il a fait son test. Il a tenu le coup. Il sera candidat."
16 janvier 1988

Jacques Chirac
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Jacques Chirac accélère et se AFP déclare candidat, devançant Raymond Barre, qui annonce son entrée en lice le 8 février.
8 avril 1988
François Mitterrand tient son premier meeting, à quinze jours du premier tour, et vante "la France unie": "Nous ne sommes pas les bons, ils ne sont pas les méchants."
4 mai 1988

Photo dat?ée du 5 mai 1988 de Marcel Carton, Jean Paul Kauffmann et Marcel Fontaine (de G ? D) posant pour les photographes ? à leur arriv?ée ?à l'aé?roport militaire de Villacoublay (Yvelines), le lendemain de leur libé?ration. ?
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Les trois otages français au Liban sont libérés. Le lendemain, l'assaut est donné contre la grotte d'Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie (21 morts).
