Ils ont tenté de le supprimer... mais la maison a résisté. Le Sénat, qui renouvelle 171 de ses sièges lors des élections sénatoriales dimanche, a vu sa légitimité vivement contestée dès l'aube de la IIIe République. Les lois constitutionnelles de 1875 plaçaient les sénateurs sur un pied d'égalité avec les députés.

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Problème, le palais du Luxembourg a toujours été considéré comme une institution intrinsèquement conservatrice. En son temps, Napoléon l'avait d'ailleurs dénommé le "Sénat Conservateur".

Dès le début, c'est tendu

Les républicains radicaux de la IIIe République ont tenté de fermer la boutique. Notamment Georges Clémenceau, qui en 1880 réclame la suppression de la haute assemblée. Un projet défendu pendant deux décennies puis abandonné.

En 1920, c'est au socialiste Léon Blum de reprendre le flambeau. Alors que sa SFIO vient de divorcer des communistes lors du congrès de Tours, le député de la Seine co-rédige un programme politique incluant la suppression du Sénat.

CONSEJO DE MINISTROS: Paris, 18-6-1936.- El Secretario General del Partido Socialista frances, es fotografiado en la calle a la salida del consejo de ministros. N.Y.T/jda (MaxPPP TagID: efesptwo010760.jpg) [Photo via MaxPPP]

Léon Blum, ici photographié en 1936, alors devenu président du Conseil des ministres.

© / MaxPPP/N.Y.T/jda

Lorsque le Front populaire arrive au pouvoir en 1936, cette mesure n'est pas appliquée. Le gouvernement Blum fait face à d'importantes difficultés économiques. Le président du Conseil demande les pleins pouvoirs financiers pour redresser le pays. La Chambre des députés les lui accorde... et le Sénat refuse. Léon Blum est contraint à la démission en 1937. Encore raté.

Le gros

En 1946, au lendemain de la Libération, le premier projet de Constitution pour la IVe République prévoit carrément un Parlement sans Sénat. Mais le projet est rejeté par référendum le 5 mai.

©Vincent Isore/IP3 ; Paris, France November 19 2014 - Illustration of the French Senate, Luxembourg Palace pictured at dusk

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L'actuelle cour d'honneur du Palais du Luxembourg, où siège le Sénat français.

© / MaxPPP/Vincent Isore/IP3 PRESS

Le second, approuvé le 13 octobre, pérennise le Sénat, en le rebaptisant simplement Conseil de la République. Ceci étant, la haute assemblée se voit dépecée de ses prérogatives essentielles. Elle devient une simple Chambre de "réflexion".

Mais l'affaiblissement est temporaire... Au fil des années, le Conseil de la République récupère peu à peu ses droits. Notamment, en 1954, celui de proposer des lois et de participer à la fameuse "navette" parlementaire.

Le grand Charles se casse les dents

En 1958, le général de Gaulle revient au pouvoir et concocte la Ve République. Le Sénat y retrouve un rôle important et son président devient le deuxième personnage de l'Etat. Il assure l'intérim à la tête du pays en cas de démission ou de décès du locataire de l'Elysée. Un cas qui s'est produit deux fois, en 1969 (démission du général de Gaulle) et en 1974 (décès de Georges Pompidou).

Apr. 04, 1969 - Yes' and 'No' campaign opens in France - the campaign for and against De Gaulle's referendum to be held Sunday April 27th opened throughout France. photo shows A 'yes' poster covered with small posters carrying the opposition's ''No' (Credit Image: © Keystone Pictures USA/ZUMAPRESS.com) (MaxPPP TagID: maxanciennes041356.jpg) [Photo via MaxPPP]

En avril 1969, en pleine campagne électorale avant le vote du référendum.

© / MaxPPP/ Keystone Pictures USA/ZUMAPRESS.com

Ce poids retrouvé est toutefois tempéré par le "dernier mot" qu'acquiert l'Assemblée nationale en matière législative. Ce qui n'empêche pas la Chambre haute de donner du fil à retordre à Charles de Gaulle au cours de sa présidence. À tel point que l'homme du 18 Juin tente de l'affaiblir considérablement par référendum, en avril 1969. Pari perdu, puisque le "non" l'emporte avec 52,4% des suffrages, précipitant le départ du président.

Les insultes

Depuis 20-30 ans, plusieurs personnalités politiques évoquent l'idée de supprimer le Sénat. Ou, en tout cas, de le vider de sa substance.

Jean-Luc Mélenchon, lui-même sénateur durant près de 19 ans, en fait partie. À la fois connaisseur et contempteur de la maison, l'ex-trotskiste déclare en 1989 que "tous les trois ans on redécouvre le Sénat et (...) on se demande à quoi il sert".

Premier ministre de cohabitation depuis moins d'un an, Lionel Jospin y va de sa critique en 1998, dans les colonnes du Monde. D'après lui, la Chambre haute est "une anomalie parmi les démocraties". Dès le lendemain, les sénateurs se fâchent tout rouge. Le locataire de Matignon n'amorce aucune réforme du palais du Luxembourg.

Sept ans plus tard, en 2005, Ségolène Royal va encore plus loin... dans les mots. Pour la future candidate socialiste à la présidentielle, le Sénat est un "anachronisme démocratique". Elle est alors soutenue par Arnaud Montebourg, qui qualifie la haute assemblée de "plaie du régime". Mais en 2007, Ségolène Royal est battue par Nicolas Sarkozy, et ne peut réaliser son projet d'élimination.

Indestructible?

Lors de la présidentielle de 2017, plusieurs candidats ont inclus la suppression du Sénat dans leur programme. Notamment Jean-Luc Mélenchon et Philippe Poutou. Quant à Marine Le Pen, après avoir dénoncé l'existence de la Chambre haute en 2014, elle ne l'a pas intégrée à son projet.

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Début juillet 2017, Emmanuel Macron, élu président, a réitéré sa volonté devant le Congrès de réduire d'un tiers le nombre de parlementaires. Mais pour cela, une révision constitutionnelle sera nécessaire...