Avec le début de la campagne officielle lancée ce lundi, ce sont 34 listes qui s'affrontent en vue des élections européennes du 26 mai prochain. Au milieu de la mêlée, les partis traditionnels avec La République en marche (LREM) et le Rassemblement national (RN) en tête, mais aussi quantité de petites formations politiques telles que l'Alliance jaune de Francis Lalanne, ou une liste Espéranto prônant "une démocratie linguistique en Europe".

Un record bien supérieur aux 20 listes qui avaient été déposées en 1999, date du dernier scrutin des européennes avec une circonscription unique. Comment expliquer cet accroissement hors norme de l'offre électorale ? L'Express a interrogé Bruno Cautrès, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF).

L'Express : Comment expliquer ce nombre important de listes pour les élections européennes ?

Bruno Cautrès : Les élections européennes suscitent beaucoup de vocations politiques. La thématique de l'Europe, extrêmement large et générale, permet à beaucoup de personnalités de petites formations d'essayer de convaincre les électeurs qu'ils ont un message à faire passer. On n'aurait pas la même chose avec une élection départementale par exemple, où l'on se penche sur des sujets plus concrets, relatifs à un département spécifique.

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De plus, les conditions pour présenter une liste sont assez peu restrictives. Tout citoyen âgé d'au moins 18 ans et jouissant de ses droits peut se présenter, sous réserve de ne pas exercer de mandat ou de fonction incompatible. Il n'y a pas de parrainage comme lors de l'élection présidentielle, ou de dépôt de garantie que l'on pourrait perdre si l'on n'atteint pas un certain quorum électoral, comme dans d'autres pays.

Le scrutin proportionnel permet également à de petites formations politiques, qui n'ont ni l'assise territoriale ni les moyens budgétaires de s'offrir des campagnes au moment des élections locales, d'accéder facilement à une forme de visibilité.

La campagne des européennes est donc un bon moyen de se faire connaître pour les petits partis ?

Tout à fait. Pour cela, ils misent clairement sur la tribune médiatique qui leur est offerte. Pour être remboursé de ses frais de campagne lors des élections européennes, il faut obtenir au moins 3 % des suffrages. Les petites formations politiques, qui savent très bien qu'elles seront en dessous de ce seuil, font une campagne minimaliste et se basent avant tout sur les médias. Cependant, cela reste assez bref compte tenu du temps de parole accordé par le CSA.

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Par ailleurs, le scrutin se déroule cette fois sur une circonscription unique nationale, alors que par le passé, entre 2004 et 2014, les élections européennes étaient organisées en France dans huit circonscriptions interrégionales. Cela était plus compliqué pour les petites formations qui devaient composer huit listes différentes, avec huit têtes de liste. Cela voulait aussi dire qu'il fallait décliner régionalement sa campagne, un procédé plus coûteux et difficile pour des formations qui n'ont que peu de moyens, de militants et de leaders.

Au-delà des petites formations, l'offre politique des partis traditionnels ne semble-t-elle pas morcelée ?

En effet, il y a un morcellement du paysage politique français. La gauche, par exemple, apparaît particulièrement émiettée. Il y a aussi plusieurs partis qui se revendiquent de l'écologie, du Frexit ou des gilets jaunes. À cela s'ajoutent les ruptures à l'intérieur de certaines familles politiques, comme dans le cas de Florian Philippot qui a quitté le Rassemblement national. Tous ces éléments favorisent un nombre important de listes.

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Il semble que le contexte politique actuel a accentué une tendance générale des élections européennes à fournir de nombreux candidats. Ce qui est paradoxal, c'est qu'on aurait pu penser que ce morcellement ferait baisser l'abstention, en permettant à chaque électeur de trouver une liste à sa convenance, mais c'est le contraire qui se dessine dans les sondages.

Pourquoi ce morcellement apparaît-il plus frappant à gauche ?

Dans une situation politique française très incertaine, beaucoup ont un intérêt stratégique à montrer combien ils pèsent électoralement pour exister et prendre date lorsque viendra s'opérer une recomposition de la gauche. En effet, j'imagine mal cette famille politique rester au niveau où elle se trouve actuellement. Il y aura sans doute des initiatives qui seront prises par les uns ou les autres pour recomposer et redéfinir la gauche. Et, à ce moment-là, avoir été présent lors de la campagne des européennes et pouvoir se prévaloir de 2 ou 3 % des voix, permettra de s'installer dans le débat de la recomposition.

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Benoît Hamon, par exemple, veut peser sur l'avenir de la gauche en France malgré sa grosse contre-performance à l'élection présidentielle de 2017. Avec ses 6 % lors de ce scrutin, il a eu le sentiment de payer l'addition du quinquennat de François Hollande.

Cela l'incite à se présenter aux européennes pour continuer d'exister. S'il parvient à faire plus de 3 %, il sera remboursé de ses frais de campagne et, par ailleurs, il pourra peser dans le rapport de force au moment de la recomposition de la gauche. En revanche, s'il ne s'était pas présenté aux européennes, cela aurait donné l'impression qu'il sortait du jeu. Ces multiples candidatures à gauche sont un bon moyen de savoir qui pèse quoi, en vue d'une recomposition qui, à terme, ne peut qu'arriver.