Le Canard masqué, vedette du street art de Périgueux, n'en revient toujours pas. Voilà quelques mois que lui, personnage un brin désinvolte, un chouïa grossier, imaginé par des artistes locaux pour amuser les passants, doit partager les vitrines abandonnées et les murs aveugles du centre-ville avec de drôles de messages. De grandes feuilles blanches qui proclament en lettres majuscules "On ne tue pas par amour" ou "3 femmes tuées depuis le 1er janvier, nous ne les oublions pas". Les Périgourdins y jettent un oeil distrait ou indifférent, certains s'arrêtent et s'interrogent sur le sens du mot patriarcat qui figure sur l'une des affiches, tous ont pris l'habitude des opérations nocturnes des "colleuses". Signe que la vague #MeToo, née au milieu des années 2010, n'est pas resté cantonnée aux grandes agglomérations et qu'elle se déploie dans des villes comme Périgueux, préfecture de la Dordogne, 30 000 habitants.
Quelques indices en témoignent. La vitalité des groupes militants, d'abord. L'association Femmes solidaires, née du Conseil national de la résistance, septuagénaire, laïque et non mixte, compte aujourd'hui 140 adhérentes, contre à peine une dizaine il y a dix ans. Et leurs dernières manifestations font carton plein, comme leurs "journées du matrimoine" qui ont attiré 500 personnes en deux jours au Musée d'art et d'archéologie de la ville ou le festival L'Ecrit des femmes qui doit reprendre en mars après deux ans d'interruption.
Depuis sa création en 2019 à l'initiative d'une bande de copines, le collectif des "colleuses" se montre aussi très actif. Au cours d'une cinquantaine d'opérations, elles ont appris à faire des slogans à la bonne longueur, à repérer les lieux autorisés ou tolérés. Elles ont découvert que placarder "un violeur à l'intérieur" devant un établissement scolaire peut conduire certains parents à penser qu'il est question d'un prof du lycée et non de Gérald Darmanin, visé par une plainte pour ce motif. Ou qu'écrire : "Macron, ferme pas les frontières, ferme ta gueule" est une offense au chef de l'Etat et peut valoir des poursuites. Elles ont la trentaine, sont une vingtaine à animer le collectif, une cinquantaine à participer régulièrement aux actions, y acceptent les garçons dès lors qu'ils ne cherchent pas à diriger. Elles sont parfois élues locales ou militantes d'autres associations. Certaines aimeraient que ça aille plus vite, mais savent que le contexte ne s'y prête pas forcément. Et trouvent déjà formidable que les affiches qui, les premières fois, disparaissaient en quelques heures, restent désormais visibles plusieurs jours.

Femmes Solidaires, la plus ancienne des associations, laïque et non-mixte, connaît un regain d'adhésion.
© / Anne-Sophie Mauffré-Rochelet pour L'Express
A quelques dizaines de kilomètres de là, à Bergerac, Amélie, 37 ans, a créé un collectif #NousToutes au moment du confinement. Elle a vécu des violences conjugales post-séparation et veut faire profiter les autres de son expérience. Elle a organisé une distribution de sacs à pain porteurs de messages contre les violences, un die-in, opération qui consiste à s'allonger par terre pour symboliser les mortes de l'année, puis une marche en novembre à l'appel du collectif #NousToutes national, réunissant chaque fois entre 50 et 100 personnes. Désormais, elle aimerait installer dans chaque ville du département un banc rouge, "pour rendre visible les féminicides".
"Les livres sur les femmes, c'est bien, mais sur le clitoris ou jouir, bof..."
A Périgueux, les librairies suivent le mouvement. Chez Des livres et nous, l'une des enseignes indépendantes de la ville, les ouvrages sur le sujet ne sont plus rangés dans les "sciences humaines", mais ont droit à un rayon "féminisme" et à une table dédiée. L'arrivée, en septembre, d'un jeune libraire particulièrement intéressé par ces questions a accéléré la mise en place d'une offre plus fournie. Au coeur de la vieille ville, Marie-Pierre Mazeau-Janot, la propriétaire des Ruelles, a senti l'effet #MeToo depuis deux ou trois ans avec des acheteuses plus jeunes, plus militantes et des publications différentes. Deux ou trois clientes plus anciennes lui ont dit : "Les livres sur les femmes, c'est bien, mais sur le clitoris ou jouir, bof...". Elle a placé ces ouvrages-là au second plan sur les rayonnages, mais elle continue de les vendre.
Tout Périgueux ne s'est évidemment pas converti à la révolution féministe. Ces derniers jours, dans les cafés, on entend plus fréquemment parler de la grève à l'école, des problèmes d'ordures ou de logement que des inégalités hommes-femmes ou du sexisme au quotidien. Dans un pub, on surprend un groupe de jeunes gens, la vingtaine à peine, raconter qu'ils préfèrent aller dans tel supermarché plutôt que dans tel autre parce que les caissières y sont plus jolies. Et dans la presse locale, les interventions du collectif de street art Admere déployant des banderoles proclamant "Tu es belle Brigitte ", lorsqu'un dirigeant brésilien attaque la Première dame sur son physique, ou "iel est beaulle, Robert", lorsque émerge la polémique sur le pronom iel, sont encore classées dans la rubrique "insolite", comme si le sujet n'en était pas vraiment un.
Peu à peu, pourtant, les discours changent, surtout chez les plus jeunes. Juliette Douard a 30 ans, deux enfants de 5 ans et 5 mois, elle est infirmière à domicile, comme son compagnon. Ils partagent le même cabinet, travaillent dix jours chacun et celui qui est de repos s'occupe des enfants à 100 %. Elle est convaincue que tout passe par l'éducation des enfants de la génération de sa fille. Elle regrette qu'à l'école catholique que la petite fréquente, des parents aient été choqués par l'emploi des mots vulve et pénis par une maîtresse - "Si ma fille entend ces adultes, elle va penser que c'est mal." Elle apprend à cette dernière que voler un bisou à son petit frère pose la question du consentement. Elle aimerait que la petite puisse s'acheter un pyjama Spiderman sans qu'on lui renvoie un "c'est pour les garçons". Elle se fâche régulièrement avec sa mère qui trouve qu'une main aux fesses, après tout... Elle s'amuse et s'inquiète de voir son compagnon essayer d'être un père parfait - "S'il se met trop la pression, ne risque-t-il pas de la mettre aux enfants ?" De lui, elle préfère qu'on dise qu'il est "bien construit" plutôt que "déconstruit". Elle est féministe, version pragmatique plus que dogmatique. Zélia aussi, 17 ans, lycéenne, qui reprend son père et ses camarades lorsqu'ils se laissent aller à des blagues un peu lourdes, qui s'étonne qu'un coach de basket vienne lui dire qu'elle s'est bien débrouillée le jour où elle entraîne un groupe de garçons, comme si c'était exceptionnel. Elle s'agace d'entendre des gens dire qu'ils ne vont pas voir une rencontre féminine de basket parce que c'est moins intéressant, mais elle n'est pas engagée dans une association et préfère la discussion au conflit.

Juliette Douard, 30 ans, espère que la génération de sa fille de cinq ans aura totalement intégré les concepts d'égalité.
© / Anne-Sophie Mauffré-Rochelet pour L'Express
A Périgueux, elles sont quelques-unes à avoir lu Mona Chollet ou à s'insurger lorsqu'un commerçant met un noeud bleu sur un paquet destiné à un garçon quand lui n'y voit qu'un pense-bête. Mais la plupart restent à distance de références et de concepts qui leur paraissent loin de leur quotidien. " Ma belle-soeur a acheté à son garçon : Tu seras un homme - féministe - mon fils alors que mon frère est un gros macho. Qu'est-ce qu'il va retenir ? Le livre ou l'attitude de son père ?" s'interroge Juliette. La plupart regardent sans passion les polémiques qui déchirent le milieu féministe. Ici, les notions de wokisme, d'homme déconstruit, de racisé ou d'intersectionnalité ne rencontrent guère de succès. Et même si certaines sont tentées, le consensus l'emporte au nom de la "cause". "On pourrait être beaucoup plus en colère, mais c'est intelligent de notre part de faire ce choix de la pédagogie. Déjà, arriver à parler de ces sujets-là à la campagne, c'est bien. Si c'est pour que les gens se braquent, ça ne sert à rien ", souligne une participante au groupe des "colleuses".
Dans une cité marquée par un maire historique et gaulliste, Yves Guéna, où la majorité a depuis, sans cesse, basculé de la droite à la gauche, la politique a longtemps été une affaire d'hommes. L'élection, en 2020, de la socialiste Delphine Labails à la mairie a propulsé Périgueux dans les 20 % de communes dirigées par une femme. "C'est un exemple en tant que tel. Le fait qu'une femme soit élue maire, chez nous, et pas seulement à Paris, c'est bien", s'enthousiasme Juliette. En ces terres de rugby, où l'on revendique volontiers une manière "virile" de faire de la politique, porter une femme à la tête de l'institution n'était pas une évidence. Delphine Labails n'est pourtant pas une inconnue, elle a été première adjointe, puis porte-parole de l'opposition. Il n'empêche, certains, dans son propre camp, lui ont déconseillé d'aspirer au poste de maire en lui offrant celui de... premier adjoint. Elle s'accroche et gagne. Aujourd'hui encore, dans la presse, des opposants n'hésitent pas à la trouver "hystérique" et incapable de tenir ses nerfs. Certains s'en offusquent avec elle, d'autres trouvent qu'elle joue un peu trop les victimes.

L'élection de Delphine Labails (PS) comme maire en 2020 a valeur de symbole dans une ville où la politique se vit encore en mode viril.
© / Anne-Sophie Mauffré-Rochelet pour L'Express
A la mairie, elle bouscule. Elle introduit dans les demandes de subvention des incitations à répondre à des critères d'égalité hommes-femmes. Elle propose aux agents des cours de sport entre midi et deux, au nom de l'émancipation par le travail. Surtout, elle fait transcrire en écriture inclusive le règlement intérieur du conseil municipal. " C'était une vraie volonté politique. Quelle meilleure caisse de résonance ? " fait mine de s'interroger Delphine Labails. La décision a fait l'objet d'un recours devant le tribunal administratif. "Pour moi, l'écriture inclusive, ce n'est pas du français, c'est difficile à lire, impossible à dire et ça ne valorise pas la cause", explique Patrice Reboul, 59 ans, représentant du Parti radical de gauche, à l'origine de cette contestation qu'il a perdue.
"Enlever des poteaux de foot dans une école"
La réorganisation d'une cour d'école pour une "occupation plus équilibrée" de l'espace - on n'emploie pas l'expression "non genrée"- a aussi provoqué des remous dans le microcosme. "Enlever des poteaux de foot dans une école, ça ne sert pas la cause des femmes. Ce qui sert la cause des femmes, c'est de reconnaître leurs compétences", regrette Antoine Audi, le maire précédent, qui reconnaît que l'élection d'une femme le déstabilise un peu : "On ne peut pas s'opposer de la même manière. Quelque chose que je pourrais dire à un homme, je ne peux pas lui dire." Philippe Chassaing, le député LREM, lui, préférerait qu'on oublie les mesures symboliques et les querelles de personnes pour se concentrer sur une politique plus en profondeur : "Il y a une éducation et une bataille culturelle à mener. En milieu rural, notamment. Lorsqu'un voisin n'ouvre pas ses volets, on appelle les gendarmes pour qu'ils viennent voir. Pourquoi on ne le fait pas quand on entend des cris ou des coups ?"
A l'approche de la présidentielle, alors que plusieurs femmes sont candidates à la magistrature suprême, Périgueux ne sait pas vraiment comment traduire sa nouvelle sensibilité féministe dans les urnes. Ici, en 2017, Emmanuel Macron avait fait au second tour un score de 10 points supérieur à sa moyenne nationale. Lui qui a fait de la violence faite aux femmes la grande cause de son quinquennat en récoltera-t-il les fruits ? Rien n'est moins sûr tant il a déçu : "Il a fait beaucoup de promesses, mais avec quels moyens ? Pourtant, avec la crise sanitaire, on voit qu'en tant que chef de l'Etat, il peut faire tellement plus quand il le veut vraiment", regrette Amélie, de #NousToutes Bergerac. Il n'est pas le seul à être jugé trop timide sur le sujet. Certes, dans leur programme, les candidats Jadot, Mélenchon ou Roussel promettent de consacrer un milliard d'euros à la lutte contre les violences faites aux femmes, mais ils en parlent si peu. Ni Christiane Taubira, pourtant icône féministe, ni Anne Hidalgo ne suscitent l'enthousiasme. Et déjà trotte dans la tête de quelques-unes la question - le dilemme - d'un second tour opposant Emmanuel Macron à Valérie Pécresse. Aucun des deux ne les convainc. Alors ? S'abstenir ? Voter Valérie Pécresse parce qu'elle est une femme ? Elles n'écartent pas l'hypothèse d'emblée, même si elles récusent l'idée d'un "vote féminin". En déclarant le 18 janvier face à Jean-Jacques Bourdin, que "la loi du silence, c'est fini", la candidate LR a visiblement compris qu'il y avait là un électorat à ne pas négliger.
