Deux ans après le deuxième tome de De Gaulle, mon père (Plon), vous publiez un album de photos (1). Qu'y a-t-il encore à dire, ou à montrer, sur de Gaulle?
Philippe de Gaulle: J'ai voulu achever de montrer quel personnage il était vraiment avant de disparaître à mon tour, puisque ni ma soeur ni ma mère n'ont jamais voulu dire un mot. Si je n'avais pas porté témoignage, on aurait construit la légende de la statue du Commandeur sans vouloir voir qui était l'homme. Ce qui est en partie sa faute, car, par fonction et par éducation, il n'a jamais été question pour lui de laisser percevoir à l'extérieur quoi que ce soit de la vie familiale. Or, en voyant se structurer ces légendes, j'ai estimé nécessaire de réagir, en particulier pour dissiper l'idée que l'on peut gouverner sans être sensible. Comment diriger un grand pays sans avoir des antennes? Mon père était un personnage très sensible dans une famille très sensible dont la coutume était de garder sa sensibilité pour soi. Quand on éprouvait de la compassion pour quelqu'un, il apparaissait indécent de la manifester publiquement; on la manifestait en particulier à l'intéressé.
Aussi loin que vous remontiez dans votre mémoire de petit garçon, quelle est votre première perception de l'autorité paternelle?
· C'est une haute stature, une grande masse qui s'approche. Il jouait parfois avec moi mais j'avais pour lui un respect inné. Je me souviens qu'un jour - je devais avoir environ 4 ans - je l'ai appelé par son prénom en imitant ma mère, qui venait de dire: «Bonjour, Charles!» Il m'a donné une claque, comme un coup de patte. Ma mère a intercédé: «Il ne sait pas, il est petit.» «Maintenant, il saura!» a conclu mon père. Par la suite, je ne m'y suis plus hasardé. L'affaire était réglée pour toute la vie. Je l'appelais «Papa» et je le voussoyais. Les enfants n'étaient pas des copains; les parents donnaient des bases d'existence. Toute l'éducation était faite pour que vous puissiez vous battre.
Une fois adolescent, vous êtes-vous ouvert à lui?
· Nous avons souvent échangé, même si je ne me suis jamais répandu sur mes états d'âme. Enfant, il me montrait comment jouer mais sans partager mes jeux. Par exemple, il me montrait comment ranger des soldats de plomb - j'avais hérité des siens - ou m'aidait à monter un chemin de fer. Une fois que j'avais compris, il ne jouait pas avec moi et me laissait faire seul. Ma mère faisait de même. Nos parents n'étaient pas là pour nous distraire, mais pour nous apprendre. C'était une extraordinaire responsabilisation. Pour autant, ils savaient que tous les enfants n'ont pas les mêmes aptitudes, ce dont ils tenaient compte, et évitaient de raconter des histoires d'adultes, comme les scènes de guerre, qui ne conviennent pas à l'enfance.
Votre père vous aidait-il à faire vos devoirs?
· Ça l'embêtait prodigieusement. En mathématiques, il était déjà dépassé par ce que je faisais. En revanche, il était imbattable en histoire. Globalement, il nous faisait confiance et nous incitait à travailler par nous-mêmes en disant: «Cela m'est égal que vous ayez 0,5 sur 10 si le reste de la classe a 0.»A l'adolescence, parliez-vous des femmes avec lui?· Peu, mais de manière claire. Une femme, ce n'est pas un homme, c'est complètement différent dans sa manière de penser, dans sa sensibilité et ses réactions. Ma mère pensait de même. Quand je me suis marié, elle m'a dit: «Il faut que tu sois bon avec ta jeune femme.» La transformation de la jeune fille en femme mariée, mère de famille, maîtresse de maison, éducatrice, tout cela se produit en très peu de temps et induit un changement profond. Tandis que les hommes passent. Mon père disait: «La femme, c'est une lignée. Elle reste.» La permanence de l'humanité, c'est la femme.
Quels étaient vos rapports avec vos soeurs?
· Un sentiment de vraie fraternité nous animait. Mais Anne, l'une de mes deux soeurs, était infirme, et la communication fut, de ce fait, limitée. Anne ne parlait pas ou ne prononçait que quelques mots, difficilement compréhensibles, ne se nourrissait ni ne se déplaçait seule. Une dame s'occupait d'elle et assistait ma mère. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, lors de la débâcle de 1940, ma mère a choisi de rejoindre l'Angleterre par bateau. Vivre en France, dans la zone sud, comme nous l'avions initialement envisagé, se révélait trop compliqué. Mon père était déjà à Londres, mais nous ne savions pas où exactement et n'avions aucunes nouvelles de lui. C'est de notre propre chef que nous avons décidé de le rejoindre. Ma mère avait la charge d'Anne et je restais à ses côtés. Devant l'avancée des troupes allemandes, elle a estimé que s'embarquer de Brest, où nous avions de la famille, était la meilleure solution. Le 18 juin au soir, nous avons pris le bateau; le lendemain matin, nous étions à Falmouth. Nous allions sans bagages et nous nous sommes arrêtés dans le premier hôtel venu parce qu'avec ma soeur handicapée nous étions à pied. C'est en lisant le Daily Mirror que j'ai découvert un entrefilet faisant état de la présence de mon père à Londres, d'où il venait de lancer son appel. Je suis donc parti à sa recherche avec ma mère, et j'ai fini par le retrouver grâce aux indications d'un policier. Il habitait l'hôtel Rubens où nous l'avons rejoint. Nous avons conduit Anne dans sa chambre et nous avons attendu mon père dans le hall. Quand il nous a aperçus, il nous a embrassé l'un après l'autre en exprimant le grand soulagement de nous voir sains et saufs.
Comment se comportait votre père vis-à-vis d'Anne?
· Il était proche d'elle et essayait de compenser son handicap en lui prodiguant davantage de caresses qu'à nous autres. Il se disait qu'elle était probablement consciente de ne pas être tout à fait comme les autres. Il tenait à ce qu'elle n'ait pas l'impression d'être rejetée. Il lui chantait des comptines, lui parlait, la prenait sur ses genoux.
Comment a-t-il réagi le jour de son décès, en février 1948 - elle avait 20 ans?
· Il était très affecté. Mais il savait que cette issue était fatale. A cette époque, les enfants trisomiques ne résistaient guère aux maladies graves. Je crois qu'on lui a fait une piqûre d'antibiotiques, médicaments qui venaient à peine d'apparaître. Sans succès. Sa congestion pulmonaire l'a emportée. Ma mère en a été très profondément affectée. Elle l'avait portée à bout de bras pendant vingt ans. Je n'ai cependant jamais vu mes parents désespérés, abattus ou prostrés. Il faut se mettre cela une fois pour toutes dans la tête.
Avez-vous jamais vu votre père pleurer?
· Jamais. Je n'ai pas vu mon père pleurer, je n'ai pas vu ma mère sangloter.Est-ce que son accession à l'Elysée a modifié vos rapports?· Nullement. Nous avons parlé ensemble, en 1958, de son éventuel retour au pouvoir. La plus grande partie du monde politique, de Guy Mollet à Paul Ramadier, souhaitait qu'il revienne aux affaires au niveau suprême. Mais ma mère ne le voulait pas; moi non plus. Et lui-même pensait, au début, que c'était trop tard et était réticent à l'idée de retrouver des difficultés qu'il n'avait pas créées et qu'il avait même prophétisées. Il était en train d'écrire le deuxième volume de ses Mémoires et me disait: «Ils sont bien bons de me coller leur mélasse! Après quoi, ils me diront que j'exerce un pouvoir personnel et ils me ficheront dehors comme ils l'ont fait en 1946.» Mais, face aux événements, il s'est trouvé être le seul personnage qui comptait, le seul recours.
Comment avez-vous vécu ces années présidentielles?
· Dans la Marine nationale, cela ne servait à rien d'être le fils du général de Gaulle pour l'appontage de nuit d'un avion ou pour accoster un croiseur. Il y a la sanction technique, et puis vous tournez le dos à la terre pour aller vers le large. J'en étais très content. J'écrivais à mon père pour sa fête, pour le jour de l'An, et je lui rendais visite en permission.
Avez-vous abordé ensemble les grandes affaires de l'Etat?
· Après coup, mais après coup seulement. Il me disait ce qu'il fallait en penser. Il m'a emmené en tout et pour tout deux fois en voyage à l'étranger, en Allemagne - à ma demande - et en Russie - à la sienne. Il pensait qu'en raison de l'atmosphère extrêmement pesante de l'URSS il serait bon que je l'accompagne. Tout était surveillé, nos conversations, nos visites; les portes étaient ouvertes et il fallait se méfier de tout le monde. Le voyage a duré dix jours. C'était en 1966. J'ai eu l'impression qu'il avait besoin d'un soutien psychologique. Cela m'a marqué, car j'ai découvert que j'étais celui qui lui ressemblait psychologiquement le plus. Même s'il avait des qualités que je n'ai pas. Je crois que j'ai été d'autant plus proche de lui qu'il approchait de la fin de sa vie.
Votre père a-t-il eu des confidents?
· Non. La personne qui lui était le plus proche fut ma mère.(1) Mon père en images. Entretiens avec Michel Tauriac, par Philippe de Gaulle. Michel Lafon, 224 p., 39¤.