Quel autre terrain de jeu peut se targuer de réunir, dans la plus grande discrétion, responsables politiques de premier plan et de presque tous horizons - de Gérard Larcher à Claude Bartolone, en passant par Jean-Pierre Raffarin, François Patriat, ou Christian Jacob -, diplomates de tout bois, et grands patrons du CAC 40 ? Quelle coutume, symbole de puissance, de virilité, et de convivialité, rappelle à notre mémoire que la France républicaine a gardé des traces vivaces de son passé monarchique ? Dans son ouvrage Le Jardin secret de la République, Marcelo Wesfreid, journaliste politique au Parisien passé par L'Express, présente une enquête fouillée sur les fameuses et secrètes battues de la République pour lesquelles le gratin du pouvoir national et international se retrouve au château de Chambord.

LIRE AUSSI >> Macron et les mystères de Chambord

Sous couvert d'anonymat, un habitué de ces chasses présidentielles, ancien directeur d'administration régalienne, résume à lui seul l'intérêt de ces barouds forestiers secrets qui font tomber les barrières idéologiques et les querelles parisiennes. "L'ambiance est à la détente : à la ville on est ennemis, mais ici, laissons les carabines au vestiaire. Notre ennemi commun, c'est le gibier. L'atmosphère est électrisée par l'autorisation de tirer, de tuer. C'est une donnée à ne pas négliger, ce sentiment de puissance qui euphorise. A Chambord, pas de publicité. C'est ultra-discret. Tranquille. C'est comme entrer à l'Élysée par la grille du Coq, celle du jardin. Ici, la garantie de l'Etat, les gardes républicains, la parole donnée, ça compte. (...) L'environnement est parfait pour nouer des deals politiques ou diplomatiques. Ou pour les stratégies en coulisse", explique-t-il à l'auteur de l'ouvrage.

"Tu as tué un cerf ? Mais qu'est-ce qu'il t'a fait ?"

Les époques changent, les présidents de la République se suivent, mais les habitudes restent : les battues de Chambord demeurent d'irrémédiables antichambres du pouvoir. Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing, tous deux subjugués par le château des Valois, grands chasseurs devant l'Éternel, ne cachaient en rien leur plaisir d'abattre quelques sangliers - les tableaux de chasse comptaient parfois une centaine de cadavres... - en bonne compagnie. "VGE", sans aucun doute le plus passionné de nos chefs d'État, invitait ce qui se faisait de mieux en matière de responsables politiques étrangers et d'entrepreneurs nationaux. Pour assouvir son appétit, il lui arrivait également de tirer l'éléphant, le buffle ou le lion en Afrique, notamment dans la brousse centrafricaine de Bokassa... Inconcevable de nos jours.

François Mitterrand, originaire d'une région de chasseurs mais bien moins porté sur le fusil que ses deux prédécesseurs, perpétue la tradition. Il nomme François de Grossouvre à la présidence du Comité des chasses présidentielles et, en 1983, ce dernier charge le ministre de l'Agriculture, Michel Rocard, d'établir une liste de personnalités susceptibles qu'il souhaiterait voir participer à ces chasses présidentielles, "au nom du Président de la République". "Après l'expérience de deux saisons, je me suis rendu compte que ces chasses pouvaient permettre de créer un climat favorable dans une ambiance de détente et permettre des rapprochements, faciliter des relations politiques sur le plan national ou international", lui écrit-il. Ministres, socialistes, membres de l'UDF et du RPR multiplient les virées dans la "Réserve" de Chambord, mais également de Marly-le-Roi et Rambouillet.

LIRE AUSSI >>Élysée : vous reprendrez bien un peu de homard au caviar ?

Par la suite, les présidents de la République n'iront plus tirer non plus. Jacques Chirac n'est pas chasseur pour un sou : "Tu as tué un cerf ? Mais qu'est-ce qu'il t'a fait ?", demande-t-il un jour à François Baroin. Le Corrézien décide même de supprimer les chasses présidentielles mais ses lieutenants le font changer d'avis. Christian Jacob, François Baroin, Renaud Muselier, Bertrand Landier... Tous ces bébés Chirac, fanas de battues, se concertent, appuient sur la corde "régulation de la faune du Château" auprès de leur chef et parviennent à sauver leurs excursions.

Nicolas Sarkozy, lui, confie leur gestion à sa directrice de cabinet à l'Elysée, Emmanuelle Mignon, puis à l'actuel sénateur de Paris Pierre Charon, qui en fut un VRP un tantinet trop enthousiaste au moment où les questions de bien-être animal commencent à prendre de l'importance. Durant ce quinquennat, on s'en donne encore à coeur joie. Peut-être trop, parfois. Comme ce vendredi hivernal de 2008, où l'ancien député de Paris Pierre Lellouche, "qui ressemblait à un paramilitaire ukrainien à la guerre", fut à quelques centimètres de coller une balle à l'ancien Directeur général de police nationale (DGPN), Frédéric Péchenard... En politique comme à la chasse, les balles perdues peuvent venir de son propre camp !

Le Jardin secret de la République

Le Jardin secret de la République

© / Plon

Le Jardin secret de la République - 50 ans d'entre-soi, de Marcelo Wesfreid, Éditions Plon, 208 pages, 17 euros.