Il fallait d'entrée désamorcer la bombe. "Crever l'abcès", comme l'a signifié l'un des 150 conventionnels qui a pris le micro pour apostropher le président de la République. C'est que sa référence au "modèle Amish" en septembre dernier pour critiquer les opposants à la 5G a laissé des traces chez ses invités du soir. Autant que son interview récente chez Brut, durant laquelle il a relativisé sa vision du "sans filtre" avec lequel il devait accepter les propositions soumises par l'Assemblée tirée au sort : "Je ne vais pas dire, parce que ces 150 citoyens ont écrit un truc : C'est la Bible !", avait-il déclaré au média en ligne. Lundi soir, devant 70 Français participant à la Convention citoyenne pour le climat présents au Palais de Iéna, et 55 autres connectés en ligne, Emmanuel Macron s'est d'emblée défendu d'avoir renié ses promesses passées : "Je voulais d'abord revenir sur la méthode. (...) J'ai parfois eu le sentiment que l'idée de discuter des propositions et d'être dans un débat sur la faisabilité était une remise en cause du projet sans filtre : je veux plaider le contraire." Suffisant pour convaincre son auditoire ? Pas sûr. "Le décalage entre le réalisme des membres de la CCC et le discours faussement raisonnable du président et des membres du gouvernement est frappant", a notamment tweeté le député, ex-LREM, Matthieu Orphelin.

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Mais après plus de quatre heures de questions-réponses, de tentatives d'apaisement et de mises au point qui ont mis au défi son calme, le président a finalement lâché la grande information de la soirée : oui, il refuse toujours de toucher au préambule de la Constitution, mais accepte de modifier son article premier par référendum, en y ajoutant la "garantie de la préservation de l'environnement et de la biodiversité", comme le souhaite la Convention citoyenne. "Sur l'article 1er de la Constitution, votre proposition de réforme sera transmise en même temps que la loi au Conseil des ministres. Ce sera une réforme constitutionnelle en un article, elle doit être votée en des termes identiques par l'Assemblée nationale et le Sénat. Ce jour-là, elle sera soumise à référendum", a-t-il assuré. Ce qui, convenons-en, n'est pas gagné : la majorité Les Républicains de la chambre haute n'accordera pas facilement une victoire à son adversaire politique, surtout vu le peu de temps qu'il reste dans le calendrier parlementaire...

Voyage en "Realpolitik"

Tour à tour, Emmanuel Macron s'est montré rassurant puis ferme ; mais toujours, du moins en apparence, dans une démarche pédagogique. Rassurant, il l'a été lorsque, en compagnie de son ministre chargé des relations avec le Parlement et de la Participation citoyenne Marc Fesneau, il a certifié que si certaines propositions ne sont pas dans le Projet de loi Climat, elles sont peut-être déjà autre part, par exemple intégrées dans le plan de relance post-Covid. "Ce qui est important, ce n'est pas où elles sont, mais bien qu'elles soient quelque part", leur a indiqué le ministre MoDem. Ferme, le président dut aussi l'être pour admettre qu'il ne pouvait pas accepter l'ensemble des propositions des conventionnels : certaines dépendent d'accords d'harmonisation européens sans lesquels la France se verrait en position délicate par rapport à ses voisins - sur les transports aériens ou les voitures polluantes, par exemple -, d'autres se révèlent tout simplement trop larges, trop globales, trop hors sujet pour espérer être transformées en texte de loi. Un voyage au pays de la "Realpolitik" pour les citoyens, qui se sont souvent plaints de voir certaines mesures passer à la trappe.

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Dans la même veine, il a pris le temps d'expliquer aux conventionnels que "les choix pris pour l'écologie doivent être acceptables pour les Français", rappelant le précédent de la taxe carbone, étincelle qui a engendré le mouvement des gilets jaunes. "La transition écologique doit être juste, avec un accompagnement budgétaire, et il faut qu'on arrive au maximum à embarquer les gens. Que dans chaque secteur ils soient des alliés et non pas des gens à qui on dicte un changement de vie de l'extérieur." Une fois les points mis sur les "i", la discussion, la vraie, pouvait commencer. De 17h30 à 21 heures, ce fut une succession de propositions soumises à Emmanuel Macron, auxquelles le président devait répondre, pour résumer, "je prends" ou "je ne prends pas". Dans les couloirs du pouvoir, il se disait que le chef de l'État pourrait annoncer des arbitrages... Il y en a finalement eu peu. Parmi les quelques mesures adoptées manu militari par celui-ci, on notera tout de même les "chèques alimentaires" permettant aux plus modestes d'accéder à des produits issus de productions durables.

Le calme... jusqu'à un certain point

Le président répond parfois oeil pour oeil, dent pour dent. Concernant la rénovation des logements "passoires thermiques", un citoyen, excédé par le manque d'ambition sur les moyens mis sur la table - 4,5 milliards d'euros -, a pris la parole pour poser une question volontairement provocatrice au chef de l'État : "Êtes-vous climato-cynique au point de décider de ne pas atteindre ces objectifs en 2030 ? Ou climatosceptique ?" Quand il reprend la parole, plusieurs minutes plus tard, Emmanuel Macron semblait un tantinet agacé. Il lui a répondu, d'un ton sec, voire exaspéré : "Ce n'est pas sérieux de tenir des propos comme ça. Il faut savoir raison garder. On part de rien et on est déjà à un point qui n'est pas rien, 4,5 milliards. Ce n'est pas rien pour les gens !"

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De la même manière, le président de la République a une nouvelle fois haussé la voix après une intervention de Yolande concernant l'agriculture, où elle accusait le chef de l'État d'être "passé du sans filtre aux cent filtres". Bref, de ne pas être assez radical dans la transformation du modèle français, notamment à propos des engrais. Tapant littéralement du poing, Emmanuel Macron lui a rétorqué : "Aucun agriculteur n'utilise des produits chimiques ou des intrants par plaisir. Il le fait parce qu'on l'a poussé à le faire ! Nous tous, comme nation, parce qu'on l'a poussé à produire pour nous nourrir, pour nourrir les autres, pour créer des emplois et exporter." Et de clore le sujet : "Est-ce que je vais demander à quelqu'un qui travaille déjà 70 heures par semaine d'en faire dix de plus et de perdre en productivité ?"

Dans un dernier élan de réconciliation, Emmanuel Macron a conclu la réunion en affirmant qu'il souhaitait associer étroitement les conventionnels aux parlementaires qui se chargeront d'examiner le projet de loi à partir de février. Et, surtout, qu'il désirait renouveler l'expérience pour d'autres sujets ! Plus ambitieux encore, il compte proposer aux pays européens, lors de la présidence française de l'Union qui débutera en janvier 2022, une super convention durant laquelle le travail des populations de tous les États membres serait mutualisé. Clairement, à 18 mois de la prochaine élection présidentielle, Emmanuel Macron veut montrer qu'il emprunte un nouveau virage : celui d'un dirigeant amorçant un retour au peuple. Le projet de passer les élections législatives à la proportionnelle étant toujours dans les cartons, ce n'est peut-être qu'un début.