"Vous avez pris votre ciré ?" La boutade - chacun sait qu'il ne pleut jamais en Bretagne - est lancée par Philippe Olivier, beau frère et conseiller de Marine Le Pen, au sujet du prochain déplacement de la présidente du Rassemblement national. Le député européen est à ses côtés, mercredi 17 juin, sur l'île de Sein (Finistère), pour commémorer l'appel lancé il y a 80 ans depuis Londres par le général de Gaulle. Au programme après la traversée en bateau : un discours et un dépôt de gerbe devant le monument en hommage aux Forces Françaises libres, suivi d'une visite du musée et un petit tour de l'île. Chaque année, Sein célèbre les 128 résistants de l'île bretonne (la quasi-totalité de ses hommes alors valides) qui ont répondu à l'appel du Général. Une mobilisation qui vaut à cet arpent rocheux de faire partie des cinq communes de France sacrées "Compagnon de la Libération". C'est ici, d'ailleurs, que François Hollande avait célébré le 70e anniversaire de La Libération en 2014, offrant au public l'image d'un président trempé face aux éléments déchaînés.
Outre Philippe Olivier, Marine Le Pen sera accompagnée du numéro deux officieux du RN Jordan Bardella, et du conseiller régional Gilles Pennelle, local de l'étape. Mais aussi de nombreux parlementaires français et européens, sollicités par Marine Le Pen pour l'occasion : Sébastien Chenu, Thierry Mariani, Jérôme Rivière, Jean-Paul Garraud, André Rougé... Ces derniers sont tous des anciens de l'UMP ayant rallié le RN. Quoi de mieux pour souligner la prétendue compatibilité gaullienne du parti à la flamme ? "Chacun picore dans l'héritage de De Gaulle, pourquoi pas Marine ?", s'interroge à voix haute Sébastien Chenu. Et qu'importe si la formation politique a été fondée par certains des plus farouches opposants du Général, anciens collaborateurs de l'occupant nazi ou partisans de l'Algérie française.
"La plupart de la population de l'île ne souhaite pas la voir"
Dans ce coin de Finistère, depuis l'annonce de la venue de la fille Le Pen, les réactions hostiles se sont multipliées. Il y a d'abord eu les propos du maire, Didier Fouquet, dans Ouest France : "La plupart de la population de l'île ne souhaite pas la voir, est hostile à sa venue, et réfléchit à ce qui pourrait être fait pour l'empêcher de venir ici." Ensuite, un appel de la fédération locale du Parti communiste français à manifester devant l'embarcadère d'Audierne, pour signifier à la présidente du RN qu'on se passerait bien localement de sa visite. Même les anciens combattants sont sortis de leur retraite pour pousser un dernier cri de résistance. "Une honte", a ainsi déclaré Alain Bodivit, président des combattants volontaires de la Résistance du Finistère, 95 ans, dans le Télégramme.
Il a enfin été question d'annuler la cérémonie officielle, de la délocaliser loin de Sein... Finalement, elle aura lieu à 9 heures, soit avant l'arrivée initialement prévue du bateau de la présidente du RN. "Une comédie, un cirque épouvantable", regrette le conseiller régional Gilles Pennelle, qui précise que de toute façon, la députée préférait organiser son propre hommage avec sa délégation. Mais Marine Le Pen a pris tout le monde de court. Elle est arrivée dès ce mercredi sur l'île, avançant d'un jour son déplacement.
Au siège de la région Bretagne, on regrette que la candidate à la présidentielle ait maintenu sa visite malgré la polémique. "La première qualité d'une cheffe de parti qui aspire aux plus hautes fonctions est d'assumer ses responsabilités et de savoir renoncer à un déplacement quand il crée une telle désapprobation populaire. En faisant le coup de force, elle démontre qu'elle vient pour elle et pas pour honorer nos héros", réagit auprès de L'Express Loïg Chesnais-Girard, président de région.
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Depuis que le visage du père est devenu celui de l'extrême droite, il y a bientôt cinquante ans, les relations entre les Le Pen et ce territoire sont compliquées. Jean-Marie Le Pen est pourtant un enfant du pays, né à la Trinité-sur-Mer (Morbihan), en 1928, mais il n'en a jamais été prophète. Lors d'une législative partielle, en 1983 - seule candidature de sa carrière dans la région -, il n'obtint que 12 % des voix dans la deuxième circonscription du département. "Un chiffre me ravissait, raconte néanmoins Le Pen dans ses mémoires. J'avais recueilli 51 % des voix à la Trinité-sur-Mer. Quand on me connaît directement, j'ai ma chance." Aujourd'hui encore, le clan possède toujours dans la station balnéaire une longère de pêcheur, où Marine Le Pen aime à venir se ressourcer. "Quand je ne suis pas bien, j'ai besoin d'aller là-bas. Certains ont la tentation de Venise, moi, j'ai la tentative de La Trinité", confiait-elle en 2006. A quelques mètres de la maison familiale, le nom de son grand-père, Jean, est gravé sur le monument aux morts. Son chalutier a explosé en 1942 sur une mine allemande lors d'une sortie de pêche. "La petite fille d'un marin breton mort pour la France est plus légitime que quiconque pour rendre hommage aux marins bretons morts de l'île de Sein", affirme Gilles Pennelle.

Jean-Marie Le Pen pose devant sa maison à La Trinité-sur-Mer, dans le Morbihan, le 30 mars 1995
© / afp.com/Marcel MOCHET
Pourtant, c'est loin des côtes bretonnes, sur les anciennes terres ouvrières du Pas-de-Calais, que la députée s'est implantée, préférant une terre promise à une terre de conquête. "La Bretagne a toujours repoussé les charmes de l'extrême droite, que ça soit aux élections municipales, européennes ou présidentielle, décrypte Romain Pasquier, directeur de recherche au CNRS et enseignant à Sciences Po Rennes. Qu'il s'agisse de Jean-Marie ou de Marine Le Pen, le vote FN est loin de la moyenne nationale." En Bretagne, pas d'Hénin-Beaumont, pas de Fréjus, pour s'enraciner à peu de frais. Dans ce pays de taiseux, les gouailleurs font peur. Aux européennes, la liste conduite par Jordan Bardella a enregistré 17% des voix, soit six points de moins que la moyenne nationale. Quand à sa capitale, Rennes, elle est régulièrement coiffée du titre de grande ville qui vote le moins RN en France. Au premier tour, en mars, le candidat lepéniste Emeric Salmon n'a pas réussi à franchir la barre des 5%.
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Bretagne, terre "furieusement modérée"
Ces dernières années, le vote RN est bien sûr en progression, comme partout ailleurs en France, notamment dans le département des Côtes-d'Armor et certaines zones rurales, mais il reste contenu. "La Bretagne est une région qui va plutôt bien, elle présente l'un des plus faibles taux de chômages de France. Il y a peu de problèmes liés à l'immigration de première ou deuxième génération, pas de banlieues comme à Marseille ou à Lyon... Les discours radicaux du RN contre l'immigration et l'islam ne rencontrent pas de vérité sociologique", analyse Romain Pasquier. Cette terre furieusement modérée. Comme la météo.
