Il ne fut pas le dernier grand président, il fut le dernier long président. Douze ans à l'Elysée, certes moins que son prédécesseur, François Mitterrand (deux septennats), mais n'est pas né celui qui battra ces deux hommes - le quinquennat est passé par là. L'un comme l'autre ont fait partie de notre vie. Dans la revue Zadig, Mona Ozouf, rappelant la réponse apportée par le socialiste charentais à ses conseillers, qui lui suggéraient de planter des arbres de la liberté sur le chemin le menant jusqu'au Panthéon, au premier jour de son "règne" ("On ne plante pas d'arbres en mai"), relève : "Une phrase définitive et qui, à sa manière, dit tout. Celui qui aime la terre et les arbres sait qu'on plante à "la Sainte-Catherine, où tout prend racine", mais pas au printemps. On sent que, derrière Mitterrand, il y avait un paysage français. Comme derrière Chirac."

Ce n'est pas un hasard si l'on considère souvent que Jacques Chirac est vraiment devenu chef de l'Etat le soir de son intervention télévisée consacrée à la mort de Mitterrand, le 8 janvier 1996. Dans le "paysage français", il n'y avait de la place que pour un seul président. Onze ans plus tard, le 11 mars 2007, l'homme de la fracture sociale, dénoncée à défaut d'être résorbée, l'homme du non à la guerre en Irak, l'homme des passerelles entre les cultures s'adresse à ses concitoyens pour une allocution. Ce ne sont pas tout à fait ses adieux, puisqu'il parlera encore à la veille de son départ, mais c'est tout comme. Avec, pour une fois, de l'émotion dans la voix - le sentimentalisme n'était pas le genre de la maison -, il salue "cette France que j'aime autant que je vous aime".

Une époque où les institutions étaient encore plus fortes que les opinions

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la réciproque ne fut pas vraie. Chirac et les Français, c'est une drôle d'histoire, qui longtemps ne l'a pas fait rire. Il suffisait de voir ses scores au premier tour de la présidentielle, chaque fois qu'il s'est présenté (quatre fois, imagine-t-on encore cela, par les temps qui courent ?) : 18 % en 1981, 19,9 % en 1988, 20,8 % en 1995 - il sera élu cette fois au second tour -, 19,8 % en 2002, à l'issue de son premier mandat élyséen. Les Français ne lui ont accordé les plus hautes responsabilités que du bout des doigts... et les lui ont en partie retirées dès qu'ils ont pu : c'est l'invention du septennat de deux ans, avec la dissolution ratée de 1997, une manoeuvre électorale entrée dans les livres, mais pas dans la colonne des performances.

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Comme Mitterrand, il eut la chance de présider à une époque où les institutions étaient encore plus fortes que les opinions, où l'Elysée était une citadelle imprenable, où le chef de l'Etat ne se lançait pas dans un grand débat national pour prendre le pouls de la population moins de deux ans après avoir été élu. Il trouva face à lui les juges - l'un d'eux osa le convoquer comme témoin, avant qu'il ne lui soit répondu que la fonction présidentielle interdisait à Chirac de se rendre dans son bureau - et les humoristes, au premier rang desquels les Guignols, qui l'affublèrent d'un surnom a priori peu flatteur pour un responsable public, "Super Menteur". A chacun, il aurait pu répondre, selon l'une de ses formules fétiches : "Ça m'en touche une sans faire bouger l'autre." Et de fait, cela ne l'empêcha pas d'aller jusqu'au dernier jour de son mandat.

Il ne fut pas davantage le plus français des présidents. 1515, pour lui, ce n'était pas Marignan, mais la date à laquelle le premier rhinocéros présent en Occident depuis des siècles était apparu à Lisbonne. Il lui arriva, lorsqu'il était à l'Elysée, de profiter de la présence dans son bureau du PDG de TF1 pour se plaindre... des horaires de retransmission des matchs de sumo sur une filiale de la chaîne ; en revanche, il ne fallait pas trop lui demander ce qu'était un penalty, et s'il fut "le premier président français champion du monde de football", en 1998, c'est uniquement parce que l'Histoire est moqueuse.

Est-ce parce qu'il avait appartenu à tout le monde qu'il n'appartenait plus vraiment à personne?

Depuis qu'il avait disparu de la scène publique, il n'était quasi plus une référence dans le discours politique. Une fois depuis sa victoire, Emmanuel Macron a évoqué son action, sa trace. Ce jour-là, il s'exprimait devant la fondation qui porte son nom, pour saluer "cette volonté qu'il a constamment eue à travers sa politique étrangère et son action d'entretenir ce dialogue constant entre notre culture, notre histoire et ces altérités parce qu'elles n'ont vécu et ne se sont construites que dans ce dialogue permanent. C'est pour cette raison sans doute que le multilatéralisme était si cher à Jacques Chirac, car il est le visage, en matière diplomatique, de ce respect de l'autre et du désir de paix qui naissent de la connaissance de l'autre. Et, à ce titre, je peux dire avec beaucoup d'humilité que c'est bien dans ses pas que je tente d'inscrire mon action".

Etait-ce parce que Chirac avait appartenu un peu à tout le monde, au fil d'une carrière sinueuse de quarante ans, qu'il n'appartenait plus vraiment à personne ? La droite d'aujourd'hui reste trop marquée par le sarkozysme pour que le chiraquisme y trouve sa place. La confusion des repères en même temps que la dérive des centres de gravité de chaque camp font que feu le président n'y retrouverait lui-même pas les siens. Défenseur des droits, Jacques Toubon donne des leçons de gauche à Emmanuel Macron ; pourfendeur de Nicolas Sarkozy, Jean-Louis Debré veut garder une totale indépendance d'esprit ; libre de parole tant qu'il n'avait pas été nommé au Conseil constitutionnel, Alain Juppé avait observé avec bienveillance les premiers pas d'Emmanuel Macron ; retranché dans sa ville de Troyes et à la tête de l'Association des maires de France, François Baroin, lui, n'hésite jamais à canonner le pouvoir actuel.

Et malgré tout cela, ou à cause de tout cela, sa mort suscite une émotion que peu de dirigeants provoqueraient en disparaissant. C'est cela, le mystère Chirac. Car les Français ont fini par aimer Jacques Chirac... quand il n'était plus Jacques Chirac, mais un simple ex. Loin du pouvoir, qui avait pourtant constitué le fil rouge de sa vie, il était devenu un personnage et peu importe si la figure qu'il incarnait, par-delà les nuages, ne ressemblait pas toujours à l'homme qu'il avait été.