"Ma vie a complètement changé. Cela va à 200 à l'heure." Jérôme Dubost n'a "pas le temps de souffler" depuis trois mois. Le socialiste de 44 ans a pris fin mai les commandes de Montivilliers, deuxième commune de l'agglomération du Havre (16 000 habitants). Dossiers administratifs, doléances d'habitants, urgence à régler... L'édile apprend sur le tas ses nouvelles missions. Il est loin d'être seul. Des milliers de Français se sont installés au printemps pour la première fois dans un fauteuil de maire.
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Leur mandat ne ressemble en rien à ce qu'ils imaginaient en se lançant. L'épidémie de Covid-19, conjuguée à la crise économique, vampirise l'action publique et rebat les cartes. "Tout se cristallise autour de la crise sanitaire", admet Christine Déchamps, élue à Lillebonne (Seine-Maritime). Leurs parcours sont divers. Certains débutent en politique. D'autres prennent la lumière après des années dans l'opposition. "Mon état d'esprit ne correspondait plus à un statut d'opposant, confie Fabrice Loher, élu maire de Lorient à sa quatrième tentative. On y critique la politique menée dans la ville, mais on n'est pas vraiment dans le constructif. Là, je suis enfin dans le positif."
"Gymnastique intellectuelle" permanente
Tous font l'apprentissage d'un quotidien harassant. "Le plus difficile est la multiplicité des dossiers, glisse le maire de Tonnerre (Yonne) Cédric Clech. Quand vous exercez un métier, vous êtes formée pour cela. Là, c'est différent. En une journée, je peux avoir un rendez-vous avec un directeur d'hôpital, gérer un problème de RH dans mon administration avant d'intervenir auprès de gens du voyage installés sur un terrain de football." Jérôme Dubost a aussi pris conscience de la "gymnastique intellectuelle" imposée par la fonction. "On passe du coq à âne en permanence, sur des sujets graves comme cocasses. On peut être appelé car un chevreuil a été observé dans le centre de la ville avant de gérer un dossier d'urbanisme." "Il y a des sujets techniques qu'on ne maîtrise pas toujours, complète la maire de Saint-Germain-au-Mont-d'Or Béatrice Delorme. Je suis par exemple incapable de répondre du tac au tac sur questions d'urbanisme."
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Elu maire de Bordeaux après 25 ans d'opposition, Pierre Hurmic "n'imaginait" pas toutes les contraintes du poste. "Il faut savoir prendre des décisions rapidement, réagir vite et bien travailler avec une administration. Je découvre cette fonction." Cet apprentissage déteint sur la vie privée. L'écologiste est à son bureau dès 7 heures, et ne rentre jamais chez lui avant 21h ou 22h. "Je commence à mieux connaître la fonction, précise-t-il. Dans les prochains mois, je vais un peu lever le pied sur cette amplitude horaire mais pas dans mes fonctions de maire." A l'image de l'ancien avocat, tous les édiles doivent composer avec un nouveau rythme de vie. Concilier vie privée-personnelle n'est pas toujours facile. "C'est H24 depuis des mois, raconte Cédric Clech. Des réunions jusqu'au soir, des coups de fil très tôt. C'est un engagement." A Saint-Germain-au-Mont-d'Or, Béatrice Delorme ne travaille pas le mercredi pour s'occuper de ses deux jeunes enfants. Le reste de la semaine, il n'est pas rare qu'elle programme des réunions à 20h30, après les avoir couchées.
L'ombre du Covid-19
Ce rythme est d'autant plus intense en pleine crise sanitaire. L'ombre du Covid-19 plane sur le mandat des nouveaux maires. Les décisions à prendre sont quotidiennes, de la plus légère à la plus lourde. A Montivilliers, Jérôme Dubost a dû reprogrammer 40 mariages en raison de la crise et a récemment annulé un vide-greniers. La crise a coûté 300 000 euros à la commune. Chaque événement est un casse-tête d'organisation, tant les normes sanitaires sont strictes. "On doit se réinventer et faire preuve d'imagination, glisse-t-il. Pour aider le secteur culturel, on a lancé des concerts aux pieds des immeubles le vendredi soir."
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Le constat est le même dans toutes les villes. A Saint-Germain-au-Mont-d'Or, un cas de Covid a entraîné la fermeture d'un centre de loisirs et le feu d'artifice du 14 juillet a été annulé. "Les normes sanitaires changent souvent. Il faut en permanence remettre sur le métier ce qui vient d'être fait, analyse Christine Déchamps. On a l'inquiétude constante de respecter la réglementation pour ne pas déclencher un cluster." L'organisation de la rentrée scolaire mobilise à l'heure actuelle ces élus. Dans les grandes villes, la gestion de crise a une dimension encore plus forte. "La reprise épidémique à Bordeaux a entraîné une série de réunions avec l'ARS et la préfecture. On a imposé le port du masque dans deux rues commerçantes, mais ces mesures pourraient être durcies", affirme Pierre Hurmic. Corollaire de l'épidémie ; la crise économique, qui mobilise les élus. "On a mis en place à Lorient les premiers éléments d'un plan de relance des fin juillet, précise Fabrice Loher. On va instaurer des bons achats pour les plus fragiles."
"Sentiment de frustration"
Cette crise sanitaire a un effet pervers.. En accaparant les nouveaux maires, elle les empêche de lancer de nouveaux projets ou réformes. Souvent élus contre le maire sortant et avides de changer leur ville, ces édiles doivent ronger leur frein. "Je ressens un sentiment de frustration, admet Christine Déchamps. On arrive avec des projets en tête mais il est très compliqué de les mettre en place." "On concentre tous sur la crise sanitaire, complète Jérôme Dubost. On avait le projet de lancer des pistes cyclables dans la ville et de travailler sur un projet éducatif territorial, mais nos services sont mobilisés sur d'autres fronts. On doit décaler ces projets, qui sont pour nous des marqueurs forts."
Cet écueil est moins fort dans les grandes villes. Une question de moyens. "Mes adjoints continuent de travailler sur leurs dossiers respectifs certifie Pierre Hurmic. On travaille sur un programme d'urbanisme, la végétalisation de la ville, et une préparation à une éventuelle canicule en 2021." Manière de montrer que la crise sanitaire n'écrase pas tout et permet aux nouveaux maires de montrer leur singularité.
