Chez les députés de la République en marche, les lendemains d'élections locales se suivent et se ressemblent. Après cette nouvelle déconvenue lors du premier tour des régionales, qui a vu les candidats de la majorité présidentielle être éliminés dans quatre régions et ne peser que 10,5% des suffrages à l'échelle du pays, on retrouve dans les confidences des parlementaires une part d'amertume, une forme de colère. Et, cette fois-ci, quelque chose qui ressemble à de la résignation. Comme s'ils avaient définitivement compris que le mouvement auquel ils ont adhéré n'était destiné qu'à rester une machine électorale nationale sans réel maillage territorial. "C'est un parti créé uniquement pour permettre à Emmanuel Macron d'accéder à la présidence. Point. Barre", désespère un député bon élève de la macronie, quand un autre cingle : "Son ambition c'est d'avoir un parti présidentiel, ça marche plutôt bien, mais au local, on se fait détruire. Voilà, il n'y a rien d'autre à dire."
Mais la résignation n'est pas incompatible avec la frustration. Certains ont le sentiment que l'année qui a suivi l'échec des élections municipales n'a servi à rien : ni à apprendre des erreurs passées, ni à rapprocher le parti présidentiel des parlementaires proches de leur terrain. À l'époque, les critiques étaient déjà acerbes : "Au mouvement on est dans un entre-soi, les parlementaires se sentent à l'écart", confiait un cadre du groupe issu du Parti socialiste ; "Dans les territoires, le mouvement vit mal, il y a un manque de moyens investis, on continue de se comporter comme à la présidentielle quand on n'avait pas de thunes", cinglait un autre venu des Républicains. Barbara Pompili, pas encore ministre et candidate sur une liste dissidente à Amiens, ne disait pas autre chose : "LREM est devenu un parti tout ce qu'il y a de plus classique, avec tous les travers que cela induit, des décisions qui viennent d'en haut... C'est un colosse aux pieds d'argile." Depuis dimanche dernier, la teneur des discours n'a pas vraiment changé.
"Le mouvement n'a jamais été autant centralisé"
Bien sûr, le taux d'abstention historique, le désintérêt pour ces scrutins locaux, la prime aux sortants renforcée par cette année de Covid sont autant de phénomènes mis en avant par les parlementaires pour expliquer la débâcle. Mais une fois passée la barrière des éléments de langage, les griefs envers la gestion du mouvement pointent à nouveau le bout de leur nez. Mardi, au micro de Public Sénat, le patron des sénateurs LREM François Patriat, très échaudé par les accords d'alliances noués lors des municipales dans sa région bourguignonne, a publiquement lancé les hostilités : "Ce mouvement est à mon avis trop virtuel, on est trop dans l'entre-soi. On n'a pas de militants, on a des cliqueurs", a-t-il lâché.
Dans son sillage, ils sont plusieurs, toutes sensibilités confondues, à étriller la gestion locale depuis Paris. "On a l'impression qu'ils n'ont jamais pris la mesure du problème, qu'ils n'ont jamais pris la peine et le temps de réfléchir à ce qu'il fallait faire pour déployer la philosophie du macronisme à l'échelle locale. On se prend l'effet boomerang en plein dans la gueule", se lamente élu expérimenté et très légitimiste. Il est vrai que le concept de "progressisme municipal", monté par le patron du mouvement Stanislas Guérini l'année dernière, semblait pour le moins confus, si ce n'est fumeux, pour beaucoup de soldats marcheurs...
"À la République en marche, ils s'y prennent comme des pieds, indique un autre député, depuis longtemps proche du président de la République. Regardez le bureau exécutif : vous n'avez que des gens hors sol ! Toutes les décisions prises concernant mon territoire se révèlent être des conneries. Ils m'ont mis des référents départementaux non expérimentés, ils ont brûlé toutes mes bases de 2017. Il ne me reste plus que dix marcheurs parce qu'ils ont été dégoûtés." Un cadre du groupe parlementaire LREM reconnaît lui aussi que "le mouvement est devenu un bureau centralisateur" : "C'est de pire en pire depuis quatre ans, il n'a jamais été autant centralisé. Il y a une vraie colère des référents LREM sur le terrain contre Paris, ça se sent. Moi je connais le tissu local, je propose des choses, et eux maintiennent avec leurs trouvailles que 1+1=4 ! C'est lunaire..."
Invitée à répondre aux reproches de ses collègues députés, Marie Guévenoux, la déléguée générale adjointe de La République en marche chargée des élections et de la structuration territoriale, se veut d'abord compréhensive. "Même s'il n'a jamais été question pour nous de remporter une région, il est vrai qu'on imaginait obtenir des scores plus importants. Et je comprends que ce soit douloureux pour ceux qui se sont engagés sur le terrain, qui ont mouillé la chemise", indique-t-elle... Avant de remettre quelques pendules à l'heure : "En revanche, très peu de décisions ont été prises depuis Paris ! Pour les départementales, ce sont les comités départementaux qui ont géré. Et pour les régionales, oui les dirigeants du mouvement ont décidé des têtes de liste, mais ensuite ce sont ces incarnations qui ont choisi leurs listes, leurs colistiers..."
À quelques semaines du renouvellement du bureau exécutif, prévu pour fin juillet, ils sont nombreux dans les rangs macronistes à prôner un vent de changement. Et notamment le remplacement du Délégué général Stanislas Guérini en décembre prochain, pour entamer un éventuel second quinquennat avec un nouvel élan. "Il faudrait un big bang au Burex et à la tête du mouvement, mais je crains fort qu'Emmanuel laisse pourrir les choses jusqu'à la fin du mandat", regrette un pilier du groupe.
Nationalisation du débat
Aux rangs des doléances, la nationalisation du débat et la présence de nombreux ministres sont également des sujets qui reviennent dans les murmures des parlementaires. Tous, ou presque, sont effarés par l'élimination de Laurent Pietraszewski dans les Hauts-de-France avec 9,13%, malgré la présence de quatre autres membres du gouvernement sur ses listes, dont le très médiatique Garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti. Peut-être valait-il mieux écouter Bruno Le Maire, qui souhaitait enjamber ces régionales pour ne pas prendre un nouveau gadin : "Avec Sarkozy, tous les ministres étaient candidats et, finalement, on a affaibli le président", expliquait-il en petit comité. Rebelote, donc. "Ce qui s'est passé en PACA et dans les Hauts-de-France a généré un sentiment de tambouille et de vieille politique chez beaucoup de gens, analyse un député issu de LR. Je suis certaine que Pietraszewski aurait fait un meilleur score sans l'arrivée d'Éric Dupond-Moretti. Cela donnait une impression de tourisme électoral et d'insincérité, les gens le sentaient. Ça les gonflait."
Ces blâmes n'auraient peut-être pas été si durs si les élections législatives n'avaient pas lieu dans moins d'un an. Bousculés, fatigués, les députés de la majorité, néophytes pour une bonne partie d'entre eux, commencent à se faire du mouron concernant leur réélection. Ils savent qu'afficher leur visage à côté d'Emmanuel Macron ne suffira sans doute plus pour récupérer leur fauteuil. "J'ai la peur et la pression qui montent, donc je vais travailler dix fois plus. Mais je suis encore plus inquiet pour ceux qui n'ont pas peur !", souffle un élu de la région Centre. Le soir même de ce premier tour, sur la boucle Telegram des députés de la République en marche, la présidente déléguée du groupe, Coralie Dubost, s'est fendue d'un message plein d'autocritique : "Il faut se souvenir quand même qu'on n'a pas gagné en 2017 en faisant la morale aux Français, mais en les faisant rêver. À nous de nous secouer aussi. Pour vendre du rêve, pas avec des leçons de morale techno sur les 'bonnes mesures mal comprises'. Il faut parler valeurs et projet global. Tout le monde a besoin de repères et nous manquons d'une doctrine idéologique claire."
Cette dernière année, qui sera électrisée par la campagne présidentielle et le risque d'une victoire du Rassemblement national, ne débute donc pas sous les meilleurs auspices du côté de la majorité. Il n'y a qu'à voir la prise de becs féroce entre Éric Dupond-Moretti et Gérald Darmanin ce mercredi matin, juste avant le Conseil des ministres, pour se rendre compte de la déception et des tensions qui peuvent y régner.
