Ce dimanche 24 avril, les Français se donneront un (ou une) nouveau chef de l'Etat. Malgré des sondages encourageants pour le sortant à l'heure où sont écrites ces lignes, le sujet n'est pas ici d'anticiper l'issue de ce scrutin si particulier. Un accident électoral n'est, l'histoire l'a amplement démontré, jamais exclu. Mais d'ores et déjà, certains enseignements peuvent être tirés. Et celui qui pourrait se révéler être le plus important tient en un seul mot : blocage.
Il n'est évidemment pas ici question de remettre en cause la légitimité d'un président élu. Quelles que soient les circonstances, il sera légitime. Mais ce qui sera en débat dès dimanche soir, c'est sa capacité à agir, dans un pays qui aura voté au premier tour à plus de 50% pour des options dites "populistes", portant des visions du monde radicalement opposées à la sienne.
Ce qui sera en cause, c'est le consentement majoritaire, dans un pays où, par le jeu des institutions - une présidentielle dont découle quasi mécaniquement une majorité de gouvernement au Parlement - une minorité dans les urnes se transforme en majorité solide pour gouverner pendant cinq ans. Un pays où un parti peut obtenir plus de 20% des voix au premier tour de la présidentielle, et ne recueillir qu'une poignée de députés au Parlement, et guère plus de villes ou de collectivités.
Frustration d'une majorité
Nos institutions contribuent à creuser un gouffre entre le rapport de force politique issu des urnes, et sa représentation à l'Assemblée nationale et au gouvernement. En donnant au parti vainqueur des pouvoirs très étendus pour conduire ses réformes, elles entretiennent la frustration d'une majorité.
Bien sûr, un front hétéroclite de refus n'a jamais fait un projet de société. Mais lorsque les enjeux sont lourds, et les souffrances grandes, aucune minorité politique ne peut espérer gouverner durablement contre les autres, sans jamais chercher le dialogue et le compromis. L'épisode des gilets jaunes est là pour nous le rappeler, et l'on ne saurait trop redire qu'il n'est pas une anomalie, mais pourrait bien plutôt devenir la nouvelle norme en matière de mouvement politique de protestation.
Il est vrai que la demande de réformes des Français n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était en 2017. A l'époque, près de sept Français sur dix estimaient que "la priorité est de transformer la France en profondeur pour l'adapter au mieux au monde qui change", contre ceux qui jugeaient prioritaire de "préserver la France telle qu'elle est pour protéger son identité face au monde qui change". Depuis juin 2021, le souhait de préservation l'emporte à 52%.
Réformes urgentes
Reste que l'on imagine mal cinq ans d'immobilisme, avec une dette publique atteignant les 113,5% du PIB en 2022 selon la Cour des comptes, un hôpital toujours en crise, un financement de la dépendance toujours loin d'être assuré, ou encore un défi climatique imposant des changements majeurs sur le plan de la consommation comme de la production sous trois ans - selon les dernières alertes du Giec.
C'est bien parce que les transformations n'ont jamais été si urgentes et nécessaires qu'il devient impératif de trouver un mode de gouvernement à même d'embarquer le plus grand nombre, de surmonter les résistances, voire de générer du consentement aux réformes. Et ce, tout au long du mandat.
De cet enjeu, il n'a guère été question pendant la campagne. Marine Le Pen ne le traite qu'à travers un recours au référendum - d'initiative citoyenne (le RIC) ou proposé par le pouvoir - dont on connaît les risques. Emmanuel Macron, quant à lui, a promis "un grand débat permanent" aux contours flous, et on peut craindre qu'il finira comme en 2019 : en eau de boudin. Tout se passe comme si les principaux partis appelés à peser sur la destinée de notre nation dans les cinq ans qui viennent ne prenaient pas au sérieux la problématique de la gouvernabilité de notre pays. Des solutions existent, pourtant. Donner davantage de pouvoirs au Parlement ; assurer une meilleure représentativité des oppositions ; établir des voies de consultation des citoyens qui ne soient pas concurrentes, mais bien complémentaires de la démocratie représentative ; repenser la répartition des rôles entre Etat central et collectivités, car la proximité est souvent gage d'une meilleure acceptation des décisions... Autant de solutions qui nécessitent d'être débattues, pour espérer faire consensus. Nous en sommes, hélas, très loin.
