Pierre Hurmic a sorti son porte-monnaie. Avant la campagne des élections municipales, l'éternel opposant d'Alain Juppé à la mairie de Bordeaux a acheté "deux costards et deux pantalons". "Il ne faut pas se laisser enfermer dans le rôle d'opposant. Au contraire, il faut se mettre dans le costume de celui qui va gagner", souligne le nouveau maire Europe Ecologie - Les Verts (EELV) de Bordeaux devant les militants écologistes réunis lors des journées d'été du parti, co-organisées de jeudi à samedi à Pantin (Seine-Saint-Denis) avec cinq autres formations, dont Génération.s, le mouvement créé par Benoît Hamon.

"Nous étions jusqu'à présent un peu engoncés dans notre culture minoritaire", reconnaît Jeanne Barseghian, la nouvelle maire EELV de Strasbourg. "Mais lors des dernières élections municipales, nous nous sommes présentés afin d'avoir les leviers de décision", raconte-t-elle. Et si les ambiguïtés des écologistes vis-à-vis du pouvoir, dont l'exercice a souvent été considéré par essence comme suspect chez certains cadres et adhérents, étaient-elles définitivement du passé ? "L'état d'esprit a changé chez les écologistes et les électeurs l'ont senti", avance à l'Express le maire de Grenoble Eric Piolle, nettement réélu au second tour des municipales, en juin dernier.

Eric Piolle, qui arbore en fonction des jours un masque avec des vélos dessinés ou un autre avec des fleurs rouges, dit avoir toujours cru en ses chances. "Bien avant les municipales de 2014, j'ai dit que j'étais prêt à me présenter pour gagner. Et du coup ça change tout, nous avons fait un programme pour gagner", insiste l'élu écologiste, qui a montré la voie à ses camarades en remportant la mairie de Grenoble dès 2014 avec l'aide de la gauche radicale.

"Les soirs de défaites sont des veilles de victoires"

A Pantin, pendant trois jours, les nouveaux maires issus de la "vague verte" des municipales ont été à l'honneur : Pierre Hurmic, Jeanne Barseghian, Grégory Doucet à Lyon, Michèle Rubirola à Marseille ou encore Léonore Moncond'huy à Poitiers. Tous vont prochainement former un réseau de maires écologistes de grandes villes "afin de peser au niveau national", précise Grégory Doucet. Et ils savent que leurs premiers pas sont particulièrement scrutés. "En tant qu'écologiste, nous avons moins le droit à l'erreur que les autres", estime à l'Express Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe d'EELV. "Il faut que les maires soient à la hauteur des responsabilités", concède Pierre Hurmic.

Chef de file de l'opposition pendant des années, où il a "beaucoup appris", Pierre Hurmic a, lui, dû prendre son mal en patience avant de conquérir l'Hôtel de Ville de Bordeaux. Elu pour la première fois en 1995 au conseil municipal de la capitale girondine, l'écologiste ne s'est "jamais découragé" en dépit des défaites successives face à Alain Juppé. "Les soirs de défaites sont des veilles de victoires", aime-t-il à répéter.

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Longtemps cantonnés à un rôle d'opposant, quand ils réussissaient à avoir des élus dans les instances, les écologistes croient désormais dur comme fer que leur règne est arrivé. Avec des chances de succès dès les prochaines élections départementales et régionales de 2021. "Un enjeu crucial, une étape décisive pour, après-demain, offrir une alternative heureuse au pays" à la présidentielle de 2022, estime le secrétaire national d'EELV, Julien Bayou. En 2015, durant les précédentes régionales, les écologistes avaient subi de lourdes pertes, passant de 266 élus régionaux à seulement 66 après le scrutin. "Chaque étape électorale est importante et nous permettra d'ancrer un peu plus l'écologie dans les territoires et le paysage politique", lance le numéro un d'EELV, appelant à "construire cette écologie de gouvernement".

"La première présidentielle que nous pouvons gagner"

A plus d'un an et demi de l'élection présidentielle, le scrutin est déjà dans toutes les têtes des cadres. "Les écologistes ont conscience qu'il s'agit de la première présidentielle que nous pouvons gagner", observe Eric Piolle, potentiel candidat à la candidature. "Je pense qu'on peut gagner la présidentielle. Je pense qu'il y a un chemin", abonde Yannick Jadot à l'Obs. Le député européen, qui "se prépare" lui aussi pour 2022, a jeté un pavé dans la mare jeudi en proposant d'accélérer le processus de désignation du candidat écologiste, dans un entretien à Libération. Opposé à une primaire, il souhaite en effet un vote des militants "avant janvier". Mais la proposition a été accueillie avec scepticisme à Pantin.

En attendant de se mettre d'accord sur le calendrier, les responsables d'EELV ont du pain sur la planche. "Ma seule ambition, c'est de convaincre que les écologistes sont à la hauteur pour exercer le pouvoir", souligne Yannick Jadot. "Il faut être prêt à gouverner. Il ne faut pas arriver sans être parfaitement préparé sur l'ensemble des thèmes. Il y a beaucoup de boulot", prévient lui aussi le député du groupe Ecologie, démocratie, solidarité Matthieu Orphelin, un proche de Nicolas Hulot.

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Karima Delli, elle, n'a aucun doute. "Les écologistes sont prêts pour le pouvoir et les citoyens le sont aussi", avance à l'Express la députée européenne, présidente de la commission Transports et Tourisme au Parlement européen. Elle a déjà en tête un projet aux allures de slogan pour 2022 : "que chacun ait le droit au mieux vivre". Selon elle, son parti "ne fera pas un programme qui ne sera pas applicable". Au contraire, "il sera chiffré et sera mis en oeuvre tout de suite".

"Les municipales sont une forme de démonstration que l'écologie au pouvoir, c'est possible", avance de son côté à l'Express un autre député européen, David Cormand. "On fait souvent aux écologistes le procès en inexpérience. Je l'ai souvent entendu pendant ma campagne, mais cela n'a pas fonctionné. Les écologistes ne sont pas des amateurs", relate Pierre Hurmic. "On n'a pas arrêté de me poser la question de la crédibilité", abonde Grégory Doucet, qui a fait plusieurs séances de média training. Pour contrecarrer ces attaques, le maire de Lyon a aussi "demandé" à ses militants "d'incarner le sérieux et la crédibilité" durant sa campagne.

EELV, une formation qui n'a pas encore les moyens de ses ambitions

EELV ne part pas de rien. En 2008, le parti a lancé la FEVE (Fédération des élus Verts et écologistes). Ce réseau des élus écolos compte plusieurs centaines d'adhérents. Il a pour objectif de "mutualiser et de partager les pratiques, d'accompagner les élus durant leurs mandats", précise à l'Express sa présidente, Catherine Hervieu. Une "mutualisation des expériences et des pratiques" qui a permis au parti d'être "prêt à gagner au moment où le vent a soufflé dans le bon sens", explique David Cormand. "Dans la conquête du pouvoir, la FEVE est un outil qui ne peut que rassurer. Il montre aux électeurs que l'on se donne les moyens d'être à la hauteur du mandat", avance Catherine Hervieu, conseillère municipale d'opposition à Dijon.

Si EELV aborde les prochaines échéances électorales avec l'ambition de gagner, le parti n'a pas encore les moyens de ses ambitions. Avec 10 000 adhérents, la formation écologiste reste une petite écurie. Certes, ce chiffre est en progression, "deux fois plus qu'en 2018 à la même époque", se félicite Julien Bayou. Mais "10 000 adhérents, ce n'est pas un tissu militant très fort", note auprès de l'Express Daniel Boy, directeur de recherche au CEVIPOF, le centre de recherches politiques de Sciences Po. "Notre électorat a la particularité d'être très mobilisable lors des campagnes mais de ne pas forcément prendre sa carte", tente de nuancer Sandra Regol. "Nous n'avons jamais été un parti de masse, mais nous avons une efficacité énergétique militante assez remarquable", sourit l'ex-secrétaire national d'EELV, David Cormand.

Faute de moyens, le parti ne peut compter que sur quatre salariés équivalents temps plein. "Il est clair que ce n'est pas assez", concède Sandra Regol. "Mais avec le versement des indemnités des élus municipaux (au parti), on espère des rentrées", précise la numéro deux d'EELV. "Il faut qu'ils trouvent des ressources militantes et financières supplémentaires", souligne Daniel Boy. Car ces faiblesses ont des conséquences. Durant les municipales, les écologistes ont présenté des listes dans seulement 12 % des villes de plus de 3500 habitants, dévoile Daniel Boy.

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Les effectifs sont également limités dans les collectivités territoriales. A Bordeaux, Pierre Hurmic n'a pas encore de DGS (directeur général des services), même s'il devrait en nommer un cette semaine. Quant à son directeur de cabinet, qui était son directeur de campagne pendant les municipales, il va quitter son poste. A Marseille, Michèle Rubirola a quant à elle choisi comme "dircab" un socialiste, Christophe Pierrel, ancien chef de cabinet adjoint de François Hollande à l'Elysée.

Les écologistes ne se montrent toutefois pas inquiets. "On sent que l'on commence à attirer des profils comme ceux de DGS", note Catherine Hervieu. "La force va à la force. Des hauts fonctionnaires, des chercheurs, etc. tapent à notre porte car ils ont envie d'apporter leurs solutions", avance David Cormand. EELV pourrait donc être rapidement irrigué de notes en vue de la présidentielle. "Les personnes qui nous rejoignent nous disent qu'elles ne veulent pas de poste mais qu'elles veulent mettre leurs compétences à notre service", constate Sandra Regol. De quoi permettre aux écologistes de préparer dès maintenant 2022. Une élection où ils espèrent cette fois-ci avancer tous dans le même sens, sans retomber dans leurs sempiternelles divisions. "La recette pour gagner tient en trois mots : collectif, collectif, collectif", lance Julien Bayou. Jouer collectif, la bonne tactique pour ouvrir les portes de l'Elysée ?