Même un pied en Chine et l'autre en Australie, Alain Juppé doit avoir l'esprit à Paris, tant l'actualité qui l'attend sous nos cieux est chargée.

Première contrariété pour le ministre des Affaires étrangères, la visite officielle de deux jours du président rwandais, Paul Kagame, à Paris. Entre les deux, les relations sont orageuses. Et pour cause, le chef d'Etat africain tient Alain Juppé, déjà au Quai d'Orsay en 1994, pour l'un des responsables du génocide rwandais. A tel point qu'une commission rwandaise avait suggéré en août 2008 que soit émis un mandat d'arrêt international contre lui (mais aussi contre Dominique de Villepin, Hubert Védrine et Edouard Balladur). Si aucune suite n'a été donnée par la justice de Kigali, le maire de Bordeaux a pris soin de s'envoler à l'autre bout du monde pour éviter de croiser la route de Paul Kagame.

A son retour en France, il n'en aura pour autant pas fini avec les tracasseries. Jeudi, à 15h30, il est attendu par la justice pour témoigner dans le procès Chirac. Même s'il ne risque rien cette fois-ci, il va devoir se replonger dans un dossier, qui lui avait valu quatorze mois de prison avec sursis et un an d'inéligibilité en 2004. Peine qui l'avait poussé dans une longue traversée du désert.

Enfin, une autre affaire surgie du passé vient obscurcir la semaine d'Alain Juppé. Et ternir une belle séquence, qui l'a vue obtenir la chute de Mouammar Kadhafi et de Laurent Gbagbo, et qui lui vaut les félicitations régulières de Nicolas Sarkozy.

Ce week-end, l'avocat Robert Bourgi, conseiller occulte de la Françafrique, a livré au Journal du Dimanche des révélations fracassantes. En résumé, Jacques Chirac et Dominique de Villepin ont reçu de 1995 à 2007 de la part de dirigeants africains des brouettes de francs, euros ou dollars pour notamment financer les campagnes électorales chiraquiennes. Directement visés, l'ancien président de la République et l'ex-Premier ministre ont déposé plainte.

Alain Juppé n'est pas allé jusque là, mais le nom de ce très proche de Chirac, ministre des Affaires étrangères de 1993 à 1995, puis Premier ministre jusqu'en 1997, apparaît également.

Juppé accusé lui-aussi de financement occulte

Robert Bourgi ne l'épargne pas: "L'argent d'Omar Bongo a payé le loyer (du club 89, cercle de réflexion au sein du RPR, ndlr) pendant des années, entre 1981 et 1992. Les espèces du président gabonais ont fait vivre les permanents pendant des années... Le secrétaire général du Club 89, Alain Juppé, ne pouvait pas l'ignorer", assure-t-il au JDD.

Que risque alors l'actuel numéro deux du gouvernement? Tant qu'il n'y a pas de preuves, absolument rien. C'est d'ailleurs ce que souligne Bruno Bourg-Broc, député-maire UMP de Châlons-en-Champagne et adhérent du Club 89 à l'époque: "Je n'ai rien vu de tout cela. J'attends maintenant des preuves."

Même chose pour Jacques Toubon, président du cercle de réflexion de 1993 à 2010. "A mon entrée en fonction, je n'ai reçu aucune information sur le loyer et le téléphone du siège, siège que j'ai d'ailleurs transféré dans un autre lieu quelques années plus tard", affirme-t-il à LEXPRESS.fr

D'autres acteurs de l'époque doutent de l'implication du ministre. "S'il y en a bien un qui n'a pas trempé là-dedans, c'est bien Alain Juppé", jure Bernard Debré, député UMP de Paris et ministre de la Coopération en 1994-95 dans le gouvernement Balladur.

Cette expérience ministérielle lui a d'ailleurs permis d'assister in situ aux ballets des conseillers occultes. "A ma nomination, j'ai demandé à Edouard Balladur et François Mitterrand la fin de ces officines. Je ne pouvais pas travailler dans ces conditions. Ces types se poussaient du col. Ils se réclamaient de Mitterrand, de Pasqua. On parlait beaucoup d'eux, mais on ne les voyait jamais à l'oeuvre."

"Bourgi est vexé parce qu'il est tricard"

Cette volonté de faire place nette pour travailler plus librement avec les régimes africains, Alain Juppé l'a justement affichée avant sa nomination au Quai d'Orsay en février 2011. A Nicolas Sarkozy, il disait ne pas vouloir des Affaires étrangères, tant que se poursuivraient les visites secrètes de Claude Guéant au Moyen-Orient ou de Robert Bourgi en Afrique. Et en juin dernier, selon le Nouvel Obs, le même Juppé avait convaincu le chef de l'Etat de ne pas emmener dans sa délégation l'avocat symbole de la Françafrique pour l'investiture d'Alassane Ouattara.

S'ils ne sont pas inexistants, les liens entre Bourgi et Juppé sont donc, au moins très distendus. "Bourgi est vexé parce qu'il est tricard partout, attaque Jean-François Probst, ancien collaborateur de Jacques Chirac et aujourd'hui consultant international. Pour Juppé, comme pour Jean-David Levitte (conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, ndlr), Bourgi n'est rien. D'ailleurs, cette histoire du financement du Club 89 est stupide. Dans les années 80, il n'était qu'un conseiller politique dans le cabinet de Michel Aurillac, qui a contribué à fonder le Club. Il était bien trop petit pour savoir comment les choses se déroulaient."

Face à ces accusations, Alain Juppé a en tout cas choisi de ne pas répondre. Pour le moment, fait savoir le Quai d'Orsay.