On s'en sert aujourd'hui beaucoup pour prendre des photos, réaliser des vidéos, livrer des colis ou semer des champs. Des activités "civiles", en somme. Mais les drones sont aussi des outils militaires redoutables. Un rapport de l'ONU, passé inaperçu en mars, mais repêché la semaine dernière par le site New Scientist, révèle qu'un modèle "autonome" turc aurait été utilisé par les forces gouvernementales libyennes, un an plus tôt, afin de mettre en déroute une armée adverse. Une première, qui demande toutefois à être authentifiée, le rapport de l'ONU ne mentionnant ni frappe ni victime particulière lors de cette utilisation.
Quel est le modèle utilisé et ses caractéristiques ?
Le modèle utilisé par l'armée libyenne serait un "Kargu-2" à quatre hélices produit par la société turque STM. La Turquie disposerait à elle seule de 500 pièces de ce modèle. Celui-ci "peut être porté par un seul personnel aussi bien en mode autonome qu'en mode manuel", indique sa fiche de présentation sur le site du constructeur.
"Kargu peut être utilisé efficacement contre des cibles statiques ou mobiles grâce à ses capacités de traitement d'images indigènes et en temps réel et à ses algorithmes d'apprentissage automatique intégrés (machine learning, NDLR)", est-il encore écrit sur le site, qui vante par ailleurs les capacités de "frappe autonome et précise avec un minimum de dommages collatéraux" de l'engin. L'entreprise assure que son drone peut voler jusqu'à 2800 mètres d'altitude et dispose d'une autonomie d'environ 30 minutes.

La présentation du drone Kargu-2 dans le rapport de l'ONU.
© / Capture écran / ONU
Plus concrètement, ce type de drone est capable "de voler en escadrille sans être dirigé à distance", puis d'identifier une cible "en fonction de sa signature électronique ou thermique", explique Bruno Martins, spécialiste des technologies militaires émergentes au Peace Research Institute d'Oslo (Prio), à France 24. Il peut ensuite fondre sur sa victime et se faire exploser à la manière d'un kamikaze.
A quel moment aurait-il été utilisé et contre qui ?
Le drone militaire aurait été utilisé par les armées du gouvernement d'union nationale (GNA) de Tripoli, fin mars 2020, contre les forces affiliées au maréchal Haftar (HAF), quelques mois avant la fin de la deuxième guerre civile sur place, lors de l'opération "Tempête de paix".
"Les convois de logistique et les unités des forces affiliées à Haftar qui battaient en retraite ont été pourchassés et pris à partie à distance par des drones de combat ou des systèmes d'armes létaux autonomes tels que le Kargu-2 de STM et d'autres munitions rôdeuses. Les systèmes d'armes létaux autonomes avaient été programmés pour attaquer des cibles, sans qu'il soit besoin d'établir une connexion des données entre l'opérateur et la munition, et étaient donc réellement en mode d'autoguidage automatique", écrit le rapport de l'ONU.
Le pourquoi intervient juste après. "Les drones de combat et les capacités de renseignement, de surveillance et de reconnaissance des forces affiliées à Haftar avaient été neutralisés par le brouillage électromagnétique provenant du système de guerre électronique Koral", détaille l'ONU sur les circonstances de l'utilisation de ce drone autonome.
Pourquoi le sujet inquiète-t-il tant ?
Il s'agit avant tout d'un problème "éthique". Le choix laissé à un drone d'abattre ou non une cible humaine semble tout droit sorti d'une dystopie. Dès 2018, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, jugeait ces armes "politiquement inacceptables et moralement répugnantes".
Des ONG, à l'image d'Amnesty International et Human Rights Watch (HRW), réclament également depuis plusieurs années un traité international d'interdiction des armes entièrement autonomes, qui n'existe pas à l'heure actuelle malgré des discussions. "Le droit international a été rédigé pour les êtres humains, pas pour des machines, et il doit être renforcé afin de conserver un contrôle humain significatif sur le recours à la force", avait appuyé Bonnie Docherty, chercheuse senior auprès de la division Armes de HRW, au cours de la publication d'un rapport alarmant sur le sujet, en octobre.
Et puis, ces armes sont-elles si "précises" ? Les systèmes reposant essentiellement sur de l'intelligence artificielle (IA) sont loin d'être infaillibles et parfois même perclus de biais liés aux données avec lesquels ils sont construits. Prudence, donc, à la lecture de la fiche marketing de STM. "La technologie ne fonctionne pas toujours comme annoncée lorsqu'elle est déployée en situation opérationnelle", livre à cet égard Bruno Martins, toujours à France 24. Et si elle s'attaquait à des civils innocents ?
