Les autorités chinoises ont approché les proches de victimes de la place Tiananmen, en amont du 22e anniversaire de la répression sanglante du printemps de Pékin, le 4 juin 1989. Plus précisément, elles seraient entrées en contact avec une famille à deux reprises, en février et en avril, afin de lui proposer une indemnisation financière et d'en discuter le montant.

Cette proposition ne devait en aucun cas être généralisée aux proches des 203 personnes tuées, selon le bilan du groupe des "mères de Tiananmen" et si l'on ne compte que les victimes identifiées. L'offre n'ouvrait pas non plus la voie à des excuses ou à une reconnaissance officielle des événements que Pékin a longtemps qualifiés de complot contre-révolutionnaire, avant d'évoquer récemment des "troubles politiques". Mais sans lever le tabou.

Ces conditions sont exposées dans une lettre des 127 "mères de Tiananmen" rendue publique par le groupe Human Rights in China, basé aux Etats-Unis. "Les visiteurs n'ont pas parlé de rendre la vérité publique, d'entreprendre une enquête judiciaire ou de fournir une explication sur chaque victime. Ils ont seulement soulevé la question du montant à payer" avec l'un des membres de ce groupe qui a décliné l'offre.

Le groupe des 127 salue le fait que "le silence ait été rompu cette année" sur ces événements... Le Guardian ne rapporte qu'un précédent daté de 2005: la mère d'une victime avait alors accepté 70 000 yuans. Mais depuis des années, les demandes de ce groupe ont été ignorées par le gouvernement et certains de ses membres ont fait l'objet de surveillance et de "restrictions personnelles".

Faut-il cependant voir une ouverture, aussi minime soit-elle, dans l'offre d'indemnisation rendue publique cette semaine? Un responsable de HRW interrogé par le Guardian en doute: "Nous savons que le parti communiste manie la carotte aussi bien que le bâton pour que les gens gardent le silence. Je doute que cela débouche sur la reconnaissance de la responsabilité du gouvernement".

Il ajoute cependant que "le simple fait que les mères de Tiananmen ne soient pas en prison revient à avouer silencieusement que leur cause est légitime", quand d'autres anciens de la place Tiananmen sont toujours derrière les barreaux, parfois rejoints par des activistes qui parleraient trop du 4 juin 1989, comme un certain Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix 2010.

Le printemps arabe en filigrane

Des analystes perçoivent davantage dans cette offre, en filigrane, la fébrilité de Pékin après l'émergence de mouvements populaires en faveur de la démocratie et des droits sociaux dans les pays arabes. Les mères de Tiananmen estiment que "Pékin redoute que la situation au Moyen-Orient et en Afrique du Nord s'étende à la Chine et qu'elle donne naissance à des événements similaires au mouvement de 1989 pour la démocratie."

Le président chinois Hu Jintao a d'ailleurs appelé lundi, après des manifestations en Mongolie intérieure (lire l'encadré), à renforcer le contrôle sur la société, lors d'une réunion du bureau politique. "La Chine se trouve à un moment capital et stratégique de son développement, dans une phase de contradictions sociales exacerbées", selon les conclusions publiées par l'agence Chine nouvelle.

Depuis février, et un appel à manifester chaque dimanche, la censure s'est resserrée sur Internet, alors que le rôle de Facebook ou Twitter dans les révoltes arabes a été largement commenté. Et des centaines de dissidents, d'activistes, d'avocats des droits de l'hommes ou d'artistes ont été arrêtés, interrogés ou soumis à une surveillance policière depuis février, selon les "mères de Tiananmen", qui y voient la campagne de répression la plus dure menée par Pékin... depuis Tiananmen.

Pékin a rétorqué jeudi en assurant que les droits de l'Homme n'avaient jamais été aussi respectés en Chine qu'aujourd'hui. "En même temps, les citoyens chinois doivent respecter les lois et ne sont pas au-dessus des lois", avait ajouté un porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Quant au 4 juin, Pékin ne compte pas réexaminer l'Histoire et s'en tient à "ses conclusions" sur ces "troubles politiques (...) du siècle dernier".