Marche arrière toute ! Alors que le nombre des incendies de forêt en Amazonie brésilienne a augmenté de 28% le mois dernier par rapport à juillet 2019, le président Jair Bolsonaro a changé de ton. Fin juillet, le vice-président Hamilton Mourao s'est engagé à "réduire à un minimum acceptable" la déforestation et les incendies. Une petite révolution dans ce pays dirigé par un homme ouvertement climatosceptique, et qui abrite la majeure partie de la plus grande forêt tropicale au monde.

Pourquoi un tel revirement ? Jair Bolsonaro a-t-il pris conscience de l'importance du "poumon vert" de la planète pour la régulation du climat et la biodiversité ? Les raisons semblent en fait assez éloignées des considérations écologiques. Le gouvernement brésilien fait face à des pressions insistantes d'investisseurs réclamant des "résultats" dans la lutte contre la déforestation en Amazonie. Dos au mur, Brasília a promis de reprendre les choses en mains et de freiner le rythme de la déforestation d'ici 2022.

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Il y a un peu moins d'un an, quand la communauté internationale, le président français Emmanuel Macron en tête, s'était émue de voir des régions entières de la forêt amazonienne, "bien commun" de l'humanité, partir en fumée, son homologue brésilien Jair Bolsonaro s'était braqué. Il avait préféré nier le problème et crier à un complot "colonialiste" menaçant la souveraineté du Brésil. Mais fin juin dernier, quand des fonds d'investissement d'Europe, d'Asie et d'Amérique du Sud qui administrent 4 000 milliards de dollars ont menacé de retirer leurs investissements, leurs arguments sonnants et trébuchants ont eu un tout autre écho.

La menace des investisseurs est prise très au sérieux par un gouvernement qui aura plus que jamais besoin de devises pour relancer une économie lourdement frappée par le coronavirus. "Le fait que la pression vienne d'investisseurs et non de chefs d'États change quelque peu la donne", nota auprès de L'Express François Gemenne, membre du GIEC et spécialiste des questions de géopolitique de l'environnement. "Bolsonaro a été élu sur un programme nationaliste. Donc les pressions internationales n'ont aucun poids sur son action. Au contraire, elles renforcent le sentiment nationaliste du pouvoir en disant : 'On ne nous dira pas ce qu'on doit faire chez nous'. Au final, seuls les intérêts économiques et financiers peuvent le faire infléchir", poursuit-il.

Un moratoire sur les brûlis, traditionnellement pratiqués par les agriculteurs, a officiellement été déclaré pour une période de quatre mois. Les patrons des trois plus grandes banques privées du pays (dont Santander), viennent en outre, lors d'une initiative sans précédent, de dévoiler un programme d'action conjoint pour financer le développement durable en Amazonie, notamment en ce qui concerne la bioéconomie, et mettre fin à la déforestation dans la filière de l'élevage. Avec, semble-t-il, la bénédiction du vice-président de la République. "À aucun moment (les investisseurs) se sont engagés à apporter des fonds, ils veulent voir des résultats, une réduction de la déforestation", a déclaré le vice-président Hamilton Mourao à l'issue d'une réunion mi-juillet avec des grands groupes.

La déforestation s'accroît d'années en années au Brésil. (Photo by CARLOS FABAL / AFP)

La déforestation s'accroît d'années en années au Brésil. (Photo by CARLOS FABAL / AFP)

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Plus de 1000 incendies en 24 heures

L'Institut spatial national du Brésil, l'INPE, a identifié 6 803 incendies dans la région amazonienne en juillet 2020, contre 5 318 l'année précédente. Sur la seule journée du 30 juillet, les satellites ont détecté 1 007 incendies en Amazonie, a indiqué l'INPE, le pire jour pour un mois de juillet depuis 2005, a souligné l'ONG de défense de l'environnement Greenpeace. Ce chiffre est encore plus inquiétant pour les chercheurs car 2019 a déjà été une année dévastatrice pour l'Amazonie, provoquant des manifestations de protestation dans le monde entier.

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Les militants écologistes accusent Jair Bolsonaro, notoirement sceptique sur le changement climatique, d'encourager la déforestation avec des appels à ouvrir la forêt tropicale à l'activité agricole et à l'industrie. "Plus de mille incendies en une seule journée, c'est un record depuis 15 ans et cela montre que la stratégie du gouvernement de mener des opérations de diversion médiatique ne fonctionne pas sur le terrain", a déclaré dans un communiqué le porte-parole de Greenpeace Brésil, Romulo Batista.

Le président Bolsonaro a mobilisé l'armée pour lutter contre les incendies, mais les écologistes estiment qu'il ne s'attaque pas aux causes réelles des incendies et de la déforestation. Le porte-parole de Greenpeace Brésil a expliqué que lutter réellement contre les incendies volontaires visant à défricher illégalement des terres nécessiterait d'autres mesures que celles prises par les autorités brésiliennes. "Dans les textes, ces incendies sont interdits, mais l'interdiction ne fonctionne que s'il y a aussi une réponse sur le terrain, avec plus de patrouilles. Les criminels ne sont pas spécialement connus pour se conformer à la loi", explique Romulo Batista. De plus, l'administration Bolsonaro a réduit le budget, le personnel et les programmes de l'agence environnementale brésilienne, l'Ibama.

Plusieurs anciens ministres des Finances et anciens présidents de la Banque centrale du Brésil ont récemment affirmé dans une lettre ouverte que l'absence d'efforts contre le réchauffement climatique "pourrait avoir des conséquences beaucoup plus graves que la pandémie".

La "savane amazonienne" ?

À la place de la forêt, des agriculteurs ont essentiellement planté du soja. On y trouve également des élevages de bovins, sans compter les orpailleurs clandestins à la recherche d'or et de métaux rares. Selon une étude parue dans Nature communications en mars, elle s'approche d'un point de non-retour sous l'effet du changement climatique et pourrait se transformer en une savane aride d'ici un demi-siècle.

Chercheur à l'Institut royal des Sciences naturelles de Belgique, Xavier Desmit indique à L'Express qu'avec un réchauffement de +3°C par rapport à 1850 - nous sommes déjà à +1°C aujourd'hui -, la forêt amazonienne se transformera. "À la place d'une forêt, on va avoir des hautes herbes, une savane. Et comme une savane emprisonne beaucoup moins de carbone que les troncs des arbres, ce carbone va retourner vers l'atmosphère, ce qui va amplifier l'effet de serre, et donc l'impact du réchauffement climatique".

Alexis Merlaud, chercheur au Belgian Institute for Space Aeronomy, va dans le même sens: "Ce ne sera pas du jour au lendemain, pas comme dans un film catastrophe genre "The day after tomorrow"... Où il y a eu un changement comme ça, mais ça peut aller vite oui. (...) Quand on parle des forêts c'est 2100, donc nos enfants pourraient voir ça arriver. Plus de forêt amazonienne pour 2100...".

20% de l'Amazonie déjà détruits

Selon plusieurs scientifiques, le temps presse. Car la forêt tropicale de l'Amérique du Sud, qui s'étend sur neuf pays, a déjà perdu plus de 16% de sa végétation originelle, selon le climatologue Carlos Nobre. Si l'on ne considère que l'Amazonie brésilienne, le chiffre avoisine les 20%, selon lui.

La saison des incendies en Amazonie s'étend généralement de juin à octobre. Mais les incendies ne sont que l'une des causes de la déforestation. Pendant le reste de l'année, des éleveurs, des cultivateurs, des mineurs et des spéculateurs "préparent" des zones boisées afin de les brûler par la suite.

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Les six premiers mois de 2020 ont été la période pendant laquelle la déforestation de l'Amazonie brésilienne a été la plus importante depuis que des statistiques existent: selon les données de l'INPE, 3 069 kilomètres carrés ont été rasés. Si une partie importante de ces zones où les arbres ont été abattus est incendiée en 2020, la situation pourrait devenir catastrophique, avertissent les experts.

En 2019, le nombre des incendies avait déjà augmenté de 200% en août d'une année sur l'autre, avec 30 900 incendies répertoriés. Sao Paulo, la mégapole située à un millier de kilomètres de là, avait été couverte par un épais nuage de cendres.