Ses pipelines serpentent à perte de vue entre puits et silos, sur la terre rouge des plaines bordant le fleuve Meta. Grand comme cinq fois Paris, Campo Rubiales est le plus important champ de pétrole de Colombie. Certains le surnomment le "joyau de la couronne" avec sa raffinerie qui, ces derniers temps, tourne presque à plein régime. Et l'avenir semble radieux, car la guerre en Ukraine pourrait engendrer une hausse durable de la production.

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La question des énergies s'est invitée dans la campagne présidentielle, dont le premier tour a lieu le 29 mai. Ex-maire de Bogota et ancien guérillero, le favori Gustavo Petro veut tourner la page des énergies fossiles en empêchant toute nouvelle exploration pétrolière et en interdisant l'extraction de charbon. Une posture critiquée par son rival conservateur Federico Gutiérrez et par les industriels. Ces derniers ont même déposé une action en justice contre Petro, qualifiant son discours "d'atteinte à la dignité et à l'honneur" des professionnels du secteur.

Troisième producteur d'Amérique latine

Plus connue pour son café que pour son pétrole, la Colombie est le troisième producteur latino derrière le Brésil et le Mexique mais devant le Venezuela, qui dispose des plus grandes réserves au monde mais dont la production s'est effondrée. Si les deux tiers du combustible sont consommés dans ce pays de 51 millions d'habitants, le reste est exporté en Asie et aux Etats-Unis. L'or noir représente déjà 3,3 points de PIB et 40% des exportations. Mais depuis le début du conflit ukrainien, les pétroliers locaux nourrissent de nouvelles ambitions.

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© / Dario Ingiusto / L'Express

"Les sanctions américaines et européennes contre le pétrole russe constituent une opportunité pour la Colombie", se réjouit Nelson Castañeda, président de Campetrol, une organisation qui fédère des dizaines d'entreprises. En 2021, les Etats-Unis achetaient en moyenne 670 000 barils de pétrole russe par jour contre 203 000 barils colombiens. Aujourd'hui, la Colombie se verrait bien remplacer la Russie. En mars, l'administration Biden a demandé à Ivan Duque d'augmenter ses exportations. Le président conservateur a assuré que son pays pourrait "très prochainement" produire 1 million de barils par jour, contre 750 000 aujourd'hui.

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Seul hic, les infrastructures sont déjà saturées. "On ne peut pas augmenter la production du jour au lendemain, explique Julio César Véra, président de la Fondation XUA Energy. Il faut le temps d'investir dans des puits, d'extraire et de vendre le pétrole. Nous pourrons toutefois augmenter notre production de 50 000 barils d'ici à six mois." D'ailleurs, les travaux ont déjà commencé. "En 2022, nous creuserons plus de 500 puits exploratoires", assure Felipe Bayon, président du géant Ecopetrol, qui produit 60% du pétrole colombien.

L'homme d'affaires lorgne du côté du gaz offshore et du pétrole de schiste. Depuis le début de la guerre, il multiplie les interventions médiatiques pour souligner "l'importance d'assurer la sécurité énergétique" et rappeler que les gisements non conventionnels peuvent la garantir "pour des décennies". L'Association colombienne du pétrole, qui fédère les producteurs, a quant à elle prévenu que compte tenu des réserves conventionnelles estimées à six ans, "la Colombie devra importer du pétrole en 2028" si l'Etat interdit toute nouvelle exploration.

Non-sens écologique

En attendant, Ecopetrol a entrepris de forer dans un nouveau gisement découvert dans la mer des Caraïbes. Pelleteuses et bulldozers étaient également prêts à entrer en action fin mars à Puerto Wilches (nord-est), après que la firme a obtenu l'accord de l'autorité environnementale pour un projet d'extraction de pétrole de schiste. Mais, patatras ! L'autorisation accordée grâce à une procédure accélérée soutenue par le gouvernement a été suspendue par un tribunal, car les habitants de la région n'avaient pas été consultés.

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Les industriels ont beau promettre que, si l'Etat les autorise à exploiter ces nouveaux gisements, ils réinvestiront ces revenus dans l'énergie propre, mais les scientifiques crient au non-sens écologique. "Affirmer que les hydrocarbures peuvent servir la transition énergétique relève de l'erreur conceptuelle, réagit Felipe Corral, spécialiste de l'énergie. Cela revient à faire croire que l'on peut utiliser des combustibles fossiles sans dégager de gaz à effet de serre."

Chercheur à Bogota au sein de l'Institut de l'environnement de Stockholm, José Antonio Vega renchérit : "Les sommes investies dans les hydrocarbures sont autant de financements en moins pour les énergies renouvelables." Si Gustavo Petro l'emporte les 29 mai et 19 juin prochains, la donne pourrait changer. Le candidat de 62 ans promet d'interdire l'exploitation de gisements non conventionnels et de mettre l'accent sur le solaire et les éoliennes. En attendant, le prix du baril s'envole et les magnats de l'or noir rêvent d'un eldorado.