À chaque président français sa pétromonarchie. Nicolas Sarkozy avait un faible pour le Qatar, François Hollande s'est rapproché de l'Arabie saoudite. Emmanuel Macron, lui, jette son dévolu sur les Émirats arabes unis. À la tête de ce pays du Golfe immensément riche, Mohammed ben Zayed, dit MBZ, un prince autoritaire aux ambitions démesurées. "Il est évident qu'il existe une proximité du président de la République avec MBZ, reconnaît-on à L'Elysée. Un vrai partenariat existe entre les Émirats et la France, qui se retrouvent sur des dossiers essentiels pour les deux pays."
Emmanuel Macron, comme un prince du Golfe
A partir de ce vendredi 3 décembre, Emmanuel Macron entame une tournée de trois jours dans le Golfe et offre une place de choix à MBZ dans son emploi du temps, la première. Déjeuner, signatures de contrats, visite de l'exposition universelle : à Dubaï, le prince héritier sera en permanence aux côtés du président français. Du côté de l'Élysée, on espère que cette visite "permettra de renforcer notre partenariat à la fois sur le plan politique, stratégique, militaire, de défense mais aussi au niveau des investissements". Il est vrai que, sur tous ces dossiers, l'entente franco-émiratie n'a jamais semblé aussi bonne que sous la présidence Macron.
"Cette relation avec les Émirats a été établie de longue date, en particulier en matière de défense, mais elle est plus visible et célébrée sous la présidence actuelle, confirme Emma Soubrier, chercheuse et professeure à l'Université George Washington. La proximité entre MBZ et Emmanuel Macron n'est absolument pas surprenante. Une des raisons pour lesquelles le président français a des relations aussi positives avec le Golfe est sa propension à l'ultra-personnalisation du pouvoir, qui en fait un interlocuteur idéal pour les monarques de la péninsule arabique."
Au-delà de la complicité personnelle, le rapprochement entre Paris et Abou Dabi est d'ordre géopolitique. "La France et les Émirats partagent des convictions, en particulier dans la lutte contre l'islam politique, souligne Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et auteur de Géopolitique des mondes arabes (Eyrolles). Les deux pays se retrouvent dans le même camp sur un certain nombre de conflits dans la région, notamment en Libye où ils soutiennent tous deux le maréchal Haftar. En Égypte aussi, ils partagent la volonté de soutenir à tous crins Abdel Fattah Al-Sissi."
Ces derniers mois, les Émirats font évoluer leurs alliances au Moyen-Orient et se rapprochent des positions diplomatiques de Paris. Ils ont été le premier pays du Golfe à reprendre langue avec le Qatar, cible d'un blocus depuis 2017 ; ils ont signé des accords de normalisation avec Israël en septembre 2020 ; et, plus récemment, les équipes de MBZ ont renoué le dialogue avec leurs adversaires historiques que sont l'Iran et la Turquie.
"Il existe un alignement des intérêts et des priorités pour la France et les Émirats au Moyen-Orient, soulève Emma Soubrier. Les deux pays partagent une même vision des relations internationales, plus fluides et multilatérales que celles prônées par les États-Unis et leur vision souvent manichéenne des enjeux et des acteurs (tant l'Iran que la Chine) dans la région." La délégation française espère profiter de cette convergence des vues pour apaiser les tensions avec le Liban, victime d'un blocus économique et diplomatique de la part des pays du Golfe, alors même que son économie est en chute libre.
La "petite Sparte", friande d'armes françaises
La proximité avec MBZ présente aussi des intérêts très concrets pour Paris. Avec son fonds souverain d'investissement, Mubadala, Abou Dhabi a injecté 2,6 milliards d'euros dans l'économie française ces dernières années. L'Élysée a prévenu que d'autres investissements de plusieurs milliards d'euros seront annoncés lors de la visite d'Emmanuel Macron à Dubaï.
Les Émirats sont aussi l'un des grands clients de l'industrie de l'armement française. Dès les années 1990, la "petite Sparte" du Moyen-Orient raffolait des chars Leclerc et des avions de chasse Mirage, avant de se tourner, ces dernières années, vers les technologies françaises de défense anti-aérienne . Aujourd'hui, Paris est le deuxième plus gros fournisseur d'armes des Émirats, loin derrière les États-Unis cependant. Et MBZ, qui dirige déjà l'une des armées les mieux équipées au monde, a signé ce vendredi un accord pour acquérir 80 avions de combat Rafale, construits par le groupe français Dassault Aviation, ainsi que douze hélicoptères Caracal. "Il s'agit d'un aboutissement majeur du partenariat stratégique entre les deux pays", s'est félicitée la présidence française dans un communiqué.
L'utilisation de cette puissance militaire a causé du tort à l'image des Émirats, notamment pour son implication dans la guerre au Yémen. Si MBZ a retiré ses troupes du conflit, le prince héritier est accusé d'avoir contribué à des crimes de guerre lors du conflit, l'un des plus importants désastres humanitaires de l'histoire.
En France, une enquête judiciaire est en cours pour déterminer l'importance de ces crimes. "Il ne faut jamais oublier que MBZ n'est pas quelqu'un qui partage nos valeurs, pointe Didier Billion, de l'IRIS. Traditionnellement, la France a du mal à placer le curseur avec les États autoritaires : nous devons discuter avec eux, de manière ferme et apaisée, mais nous n'avons aucune obligation de nous présenter comme leurs meilleurs amis." Sauf, peut-être, en cas d'achat de quelques Rafale...
