Les manifestants devaient être plongés dans le noir, coupés du reste du monde. Mais, malgré les coupures de réseau et des applis de communication, des images incroyables continuent de nous parvenir d'Iran et de sa folle révolte contre le régime. Des lycéennes qui, les cheveux au vent, s'en prennent à leur directeur et le font fuir. Des étudiantes à l'université qui se rassemblent pour jeter et brûler leurs voiles. Des adolescents qui paradent en chantant "mort au dictateur". La génération Z se soulève à son tour, et le gouvernement iranien se retrouve face à un mur de contestations.
Par crainte d'une contagion, le gouvernement de Téhéran avait repoussé la rentrée universitaire d'une semaine. Mais sa mesure n'a rien changé, donnant à l'inverse du temps aux étudiants pour s'organiser : dès la rentrée de lundi, une trentaine d'universités se transformaient en lieux de rassemblements contre le pouvoir et une grève des étudiants touche aujourd'hui des dizaines d'établissements. "Toutes les régions de l'Iran, tous les groupes ethniques, toutes les catégories sociales protestent désormais, indique Sanam Vakil, directrice du programme Moyen Orient à la Chatham House de Londres. La mort de Mahsa Amini, puis celles de toutes ces jeunes femmes tuées par la répression, ont engendré une colère populaire sans précédent."
L'ayatollah Khamenei accuse les Américains et Israël
Face au soulèvement, le régime iranien fait ce qu'il connaît le mieux : réprimer et nier toute revendication. Pour la première fois, lundi, l'ayatollah Khamenei a évoqué les manifestations devant l'Académie des forces armées : "ces émeutes et l'insécurité ont été causées par les États-Unis, le régime sioniste [NDLR : Israël], leurs mercenaires et des traîtres iraniens à l'étranger."
Le Guide de la Révolution écarte ainsi toute possibilité de dialogue et laisse entendre que seule la répression ramènera le calme en Iran. "Les dirigeants iraniens savent qu'ils ont perdu toute légitimité, mais cela ne leur pose pas de problème particulier, estime Saeid Golkar, spécialiste de l'Iran à l'Université de Tennessee. Ils savent que seule la répression leur permet de se maintenir au pouvoir, alors ils répriment, mais ils ne contrôlent plus le pays. La République islamique est dans une crise profonde."
Avec une inflation à 60%, l'explosion du prix du pain, de l'huile ou des oeufs depuis six mois, le gouvernement iranien voit se cristalliser les colères. D'après les données du ministère du Travail, en août 2021, un Iranien sur trois vivait sous le seuil de pauvreté, soit trente millions d'habitants. "Ce drame, la mort de Mahsa Amini, s'est produit dans une période de très grande frustration économique et politique pour les Iraniens, mais aussi d'isolement international, souligne Sanam Vakil. C'est une tempête parfaite." Le gouvernement a bien tenté de mobiliser ses soutiens, le 23 septembre, mais ces "contre-manifestations" n'ont attiré que quelques milliers de personnes dans les rues, bien loin de la démonstration de force que le régime espérait.
Ne reste alors, dans le logiciel des dirigeants, que la répression. Des milliers de manifestants ont déjà été arrêtés, dans la rue ou chez eux, tout comme des artistes et des personnalités qui soutiennent le mouvement. Mais la violence des bassidjis, ces milices pro-régime qui ont déjà fait une centaine de morts, a seulement amplifié la colère des manifestants. "En Roumanie, quelques jours avant la chute de Ceausescu [au pouvoir de 1965 à 1989], personne ne croyait à la fin de son régime, soutient Saeid Golkar. A chaque fois, un événement imprévisible provoque ces moments charnières. N'oublions pas que, si le régime peut réussir à réprimer les manifestants à chaque révolte, les manifestants, eux, n'ont besoin que d'une révolte victorieuse pour mettre fin au régime."
En 2009, 2017 ou 2019, les manifestations avaient pris de l'ampleur avant d'être arrêtées par une répression implacable. A chaque fois, le même constat : sans armes, les protestations populaires sont vouées à l'échec face à ce régime militarisé et sans pitié. Cette année, si les manifestations dans les grandes villes s'effectuent non armées, des soulèvements interrogent dans plusieurs provinces iraniennes. Dans le Sud-Est notamment, la province du Sistan-Balouchistan connaît de fortes tensions depuis vendredi, avec des échanges de tirs entre les autorités et des groupes armés. Dans le Kurdistan irakien, à la frontière Ouest de l'Iran, l'armée de Téhéran bombarde depuis plusieurs jours des brigades armées de Kurdes iraniens, favorables aux manifestations.
Pendant ce temps-là, l'Union européenne commence à réfléchir à des sanctions supplémentaires contre les responsables de la répression en Iran, et la France a annoncé, mardi, son intention de geler les avoirs de certains dirigeants et de les empêcher de voyager. De tous les côtés, les ennuis s'accumulent pour le régime.
