Des portraits d'Emmanuel Macron brûlés, des produits français retirés des rayons des supermarchés au Qatar tandis que des dizaines de milliers de personnes manifestent contre le locataire de l'Elysée au Bangladesh. La colère s'étend, dans le monde arabo-musulman, après les propos du chef de l'Etat français contre l'islam radical et pour le droit à la caricature de Mahomet, qui ont suivi l'assassinat de Samuel Paty. Quinze ans après la première affaire des caricatures danoises, publiées par Charlie Hebdo, la laïcité à la française, défendu bec et ongles par Emmanuel Macron, ne passe pas dans les pays musulmans. Un mouvement né "dans un climat propice à l'indignation", analyse Hasni Abidi, politologue suisse et algérien, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM), à Genève, interrogé par L'Express avant l'attaque de Nice de ce vendredi.

L'EXPRESS - Comment expliquer ce dialogue de sourds entre la France et les pays musulmans sur la question des caricatures ?

Hasni Abidi : Deux sacralités s'opposent : d'un côté la liberté d'expression, fondement de la république française, de l'autre l'inviolabilité de l'image du prophète Mahomet, une ligne rouge pour une grande partie du monde musulman. Ces deux valeurs, ancrées dans des espaces géographiques différents, se juxtaposent et le télescopage est accéléré par les réseaux sociaux.

Par ailleurs, le climat actuel est propice à l'indignation. Il est marqué par l'échec du monde arabe dans le conflit israélo-palestinien, mis en évidence par le processus de normalisation des relations de plusieurs Etats arabes avec Israël, le tout sur fond de crise économique liée au Covid. Tous les repères s'effondrent et les populations constatent que leurs Etats sont incapables de les protéger. Dans ce contexte, la religion est la dernière valeur refuge. Alors quand elle est "insultée", comme le jugent certains fidèles, cela provoque une réaction épidermique.

Ce boycott anti-français rassemble des pays à couteaux tirés sur d'autres dossiers (la Turquie et les Emirats arabes unis par exemple), mais aussi des pays amis de la France , comme le Maroc...

Il faut distinguer deux niveaux : d'une part les appels au boycott sur les réseaux sociaux, initiés par des sociétés coopératives commerciales du Koweit et relayés par les citoyens connectés. D'autre part la réaction des Etats eux-mêmes. Là, c'est beaucoup plus nuancé. Recep Tayyip Erdogan est le seul leader qui a repris à son compte l'appel au boycott. D'autres pays, y compris des Etats proches de la France comme la Jordanie, le Maroc, l'Algérie ou même l'Egypte, ont eu des réactions virulentes, mais ne sont pas allés au-delà de la condamnation, le service minimum pour des dirigeants soumis à la pression populaire.

Ces Etats ne veulent pas laisser le domaine du sacré à la rue, à l'opposition ou aux partis islamistes. Ils contrôlent donc leur réponse, sans jouer la surenchère. C'est une réaction équilibriste pour donner des gages à leur peuple sans trop abîmer leur relation avec la France.

Quelle est l'ampleur réelle de la mobilisation dans ces pays ?

Il est très difficile de mesurer l'adhésion populaire à ces appels, elle est très tangible sur les réseaux sociaux mais dans la rue, il n'y a eu que quelques manifestations au succès mitigé, à l'exception du Bangladesh et du Pakistan, où l'usage politique de la religion est habituel.

L'inquiétude grandit toute de même dans les cercles élyséens quant à la menace terroriste, Paris appelle ses ressortissants à l'étranger à être vigilants...

Evidemment les réseaux djihadistes n'attendent que ces opportunités pour passer à l'action, cela leur donne du grain à moudre pour recruter et légitimer leur action contre des Etats désignés comme ennemis. La menace est réelle.

Cette affaire peut-elle bouleverser les relations diplomatiques de la France avec certains pays ?

Des Etats comme le Maroc, l'Egypte, ou les pays du Golfe restent proches et cela ne devrait pas changer du jour au lendemain. D'autant que la France a besoin de conserver ses amis et même de s'en faire de nouveaux pour faire front contre une Turquie offensive. Paris a besoin d'appuis sur la crise libyenne, la Méditerranée orientale et au Sahel.

Emmanuel Macron peut-il encore retourner la situation ?

Tout dépendra de la réaction de la France dans les semaines à venir. Ces derniers mois, sa diplomatie a été très active sur quelques dossiers mais elle a aussi brillé par son absence sur un domaine qui fut le sien : le conflit israélo-arabe. On voit que les Etats-Unis s'emparent du sujet, avec la normalisation des relations de plusieurs pays arabes avec Israël. Emmanuel Macron entretient, lui, de bonnes relations avec l'Autorité palestinienne. Pourquoi ne saisit-il pas cette occasion pour convoquer une conférence internationale pour une solution à deux Etats ? Cela enverrait un message clair aux pays arabes, preuve que Paris peut être une voix médiane, un Etat qui respecte le droit international. C'est ce qui fait défaut à la diplomatie tricolore, démissionnaire sur certains dossiers clefs dans le monde arabe. Concernant l'accord sur le nucléaire iranien, la France pourrait là aussi jouer un rôle plus important. Ce qui se passe au Moyen-Orient montre l'urgence pour la France d'occuper la scène diplomatique.