Recep Tayyip Erdogan a ouvert un nouveau front, ce lundi 22 novembre. "Avec l'aide d'Allah et le soutien de notre peuple, nous sortirons victorieux de cette guerre d'indépendance économique", a lancé le reis dans la soirée. Selon lui, un sombre "complot" de l'étranger vise l'économie de son pays et fait dévisser la livre turque comme jamais dans l'histoire.

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Depuis janvier, la monnaie nationale a perdu 45% de sa valeur. Mais les formules guerrières d'Erdogan n'ont servi qu'à aggraver la situation : dans la seule journée de mardi, la livre a plongé de 15% face au dollar. Le seul précédent remonte à août 2018, quand Donald Trump avait annoncé doubler les sanctions américaines contre l'industrie turque. "Le niveau actuel de la livre turque est insensé, estime l'analyste Tim Ash dans une note pour BlueBay Asset Management. Mais il reflète la politique monétaire complètement folle suivie par la Turquie ces dernières années." Persuadé d'avoir raison contre l'ensemble des économistes, Erdogan, qui a brièvement étudié l'économie à l'université, est hostile à une hausse des taux d'intérêt, pourtant l'un des principaux leviers pour juguler l'inflation - extrêmement élevée en Turquie.

Une réconciliation forcée avec l'Egypte et les Emirats

Pour mener sa "guerre économique", contre des ennemis aussi puissants qu'invisibles, le président turc tente de recruter de nouveaux alliés, et doit pour cela faire la paix avec d'anciens ennemis. Depuis l'élection de Joe Biden, ouvertement agacé par la diplomatie belliqueuse d'Erdogan, Ankara a changé de ton à l'international et se rapproche de ses adversaires régionaux. Pour se réconcilier avec l'Egypte, la Turquie a notamment fait cesser des émissions de télévision hostiles au maréchal Al-Sissi diffusées depuis son territoire. Les échanges diplomatiques et militaires reprennent entre Le Caire et Ankara, après sept ans de blocages.

Ce 24 novembre, Erdogan scelle en grande pompe la réconciliation avec un autre adversaire régional sunnite : les Émirats arabes unis. Ankara accueille sur son sol le prince héritier Mohammed ben Zayed (alias MBZ), pourtant accusé par le président turc d'avoir fomenté le coup d'État raté contre lui, en juillet 2016. Depuis les Printemps arabes, les deux pays soutiennent systématiquement les camps opposés dans les conflits qui perturbent le monde arabe : Libye, Tunisie, Syrie, etc.

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Mais, englué dans sa crise économique et fâché avec l'Occident, Erdogan n'a d'autre choix que de chercher l'aide des riches pays du Golfe. "La nouvelle administration américaine a clairement indiqué à Erdogan qu'elle ne lui faisait pas confiance, il doit trouver d'autres alliés, souligne Paul Levin, directeur du département des études turques à l'université de Stockholm. À cela s'ajoute le sentiment, en Turquie, que le pays doit se montrer davantage indépendant dans un monde multipolaire où l'Occident est en déclin. Le rapprochement, contraint, avec l'Egypte et les Emirats s'inscrit dans cette logique."

Des investissements émiratis de 100 milliards de dollars ?

Surtout, Erdogan espère que son invité ne vient pas les mains vides. Le média panarabe Middle East Eye a révélé que des discussions téléphoniques entre les deux chefs d'État, en août, laissaient présager des investissements émiratis pouvant aller jusqu'à la somme pharaonique de 100 milliards de dollars en Turquie. D'autres sources évoquent "au moins dix milliards de dollars". De tels montants constitueraient assurément "une bouée de sauvetage pour Erdogan", résume la publication, au beau milieu du naufrage économique. Au-delà des bénéfices immédiats, ces sommes seraient aussi un signal positif envoyé aux investisseurs étrangers, toujours inquiets face à la volatilité de l'économie turque.

Mais, côté turc, se pose la question des contreparties. Que ce soit en Libye ou en Tunisie, Ankara et Abou Dabi continuent de soutenir des camps opposés. Dans le Golfe, la Turquie reste le principal allié du Qatar, cible d'un blocus des Émirats arabes unis de 2017 à janvier 2021. Le reis d'Ankara fera-t-il passer son économie avant ses ambitions régionales ? Lundi soir, Erdogan avait prévenu les sceptiques : il est prêt à tout pour remporter sa "guerre économique".