Une seule de ses phrases a suffi à mettre fin à la révolte. "Ceci n'est pas une révolution, j'appelle tous mes soutiens à quitter les combats dans les soixante minutes", a proclamé Moqtada Sadr ce mardi 30 août. Quelques minutes plus tard, ses partisans avaient déserté la "zone verte" au centre de Bagdad, coeur du pouvoir politique irakien. Le charismatique leader chiite démontre ainsi sa capacité à faire et défaire les révolutions en Irak, un pays qui reste à la merci d'une guerre civile malgré le calme précaire de sa capitale.

La veille, lundi 29 août, Sadr avait mis le feu aux poudres en annonçant son retrait de la vie politique, après dix mois de blocage gouvernemental. Lors des élections d'octobre, son parti avait obtenu la majorité mais s'est révélé incapable de former des alliances et réclamait, ces derniers mois, la démission totale des politiques élus et une remise à plat du système de gouvernance en Irak. Déjà fin juillet, ses soutiens avaient occupé le Parlement pendant plusieurs jours.

Des risques pour tout le Moyen-Orient

Pour les partisans du leader chiite, sa démission politique de lundi a donné le feu vert aux armes. Des milliers d'entre eux ont pris d'assaut le palais présidentiel et les principaux édifices du pouvoir irakien, munis de fusils et de lance-roquettes. En face, l'armée s'est retrouvée dépassée et a prouvé, une nouvelle fois, son incapacité à tenir le pays.

LIRE AUSSI : Irak : à Bagdad, la peur d'un scénario à l'afghane

Après 23 morts et des centaines de blessés, seul l'appel au calme de Sadr a ramené le calme et permis aux militaires de lever le couvre-feu national. En attendant le prochain... "Le système politique irakien se trouve au bord d'un effondrement irréversible, estime Ranj Alaaldin, chercheur sur le Moyen-Orient à la Brookings Institution. Ces derniers mois, l'escalade progressive entre les factions chiites rivales a amené le pays au bord de la guerre civile. Le conflit paraît aujourd'hui inévitable et aurait des conséquences non seulement sur la reconstruction de l'Irak, mais aussi sur la stabilité du Moyen-Orient dans son ensemble."

Depuis l'invasion américaine de 2003 et la chute de Saddam Hussein, l'Irak n'a pas réussi à trouver de modèle politique stable. Pour les États-Unis, venus "apporter la démocratie" et partis de Bagdad en 2011, l'échec à long terme est total. La mosaïque politique et confessionnelle de l'Irak peine à reconstruire le pays, incapable de s'entendre entre partis chiites, sunnites, kurdes, pro ou anti-Iran...

Le chef populiste Moqtada Sadr à Najaf en Irak, le 23 juin 2018

Le chef populiste Moqtada Sadr à Najaf en Irak, le 23 juin 2018

© / afp.com/Haidar HAMDANI

Le combat personnel entre deux hommes illustre ces fractures : le leader chiite Moqtada al-Sadr, ancien milicien de 48 ans et fils d'ayatollah, face à Nouri al-Maliki, ancien Premier ministre surnommé "le nouveau Saddam" par les Irakiens. Les deux hommes sont arrivés respectivement premier et deuxième lors des législatives d'octobre. "Le conflit entre eux deux est clairement personnel, indique Ranj Alaaldin. En juillet, al-Maliki a demandé à ses soutiens de se préparer à une guerre contre al-Sadr, ce qui a entraîné l'invasion du Parlement par les partisans de ce dernier."

Après les combats de ces deux derniers jours à Bagdad, la stabilisation de l'Irak viendra peut-être des pays de la région. Les États du Golfe, tout comme l'Iran, n'ont aucun intérêt à voir la situation dégénérer chez leur immense voisin et ont salué la prise de parole d'al-Sadr. A l'inverse, la Turquie est accusée d'attiser les tensions afin de pouvoir continuer son combat contre les Kurdes dans le nord de l'Irak. Mais Ankara non plus n'aurait aucun intérêt à voir une guerre civile se déclencher à ses portes, et des millions de réfugiés fuir son grand voisin.