Après l'île Maurice, les craintes se concentrent également sur la mer Rouge. Car quelque 1,1 million de barils de brut stockés dans un navire en perdition risquent désormais d'exploser et de se déverser dans cette étendue d'eau située entre l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Vieux de 45 ans, le tanker Safer est ancré depuis 2015 au large du port de Hodeïda au Yémen, à une soixante de kilomètres des premières zones habitées dans le pays en guerre entre pouvoir et rebelles Houthis depuis 2014.
"La structure, l'équipement et les systèmes d'exploitation du [pétrolier] Safer se détériorent, ce qui fait planer le risque de fuite, d'explosion ou d'incendie", a averti l'ONU dans un communiqué samedi, alors que le Liban a connu une terrible explosion causée par un incendie dans un entrepôt où étaient stockées des tonnes de nitrate d'ammonium, et après qu'environ 1000 tonnes d'hydrocarbures se sont échappées d'un navire au large de l'île Maurice menaçant tout l'écosystème marin de cette région. C'est pourquoi, le porte-parole du secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres estime que ces situations "exigent la vigilance du monde entier".
La pire marée noire jamais connue
Car ces barils de brut, s'ils devaient s'écouler dans la nature, se transformeraient en la plus grande marée noire jamais connue. Quatre fois plus de pétrole se répandrait ainsi dans la mer que lors de l'historique marée noire de l'Exxon Valdez en 1989 en Alaska, selon ABC. Des études menées par des experts indépendants font état, selon l'ONU, d'un risque de déversement d'hydrocarbures qui pourrait détruire les écosystèmes de la mer Rouge, fermer le port vital de Hodeïda - point d'entrée pour le pétrole, la nourriture et l'aide humanitaire - pendant six mois et exposer plus de 8,4 millions de personnes à des niveaux élevés de polluants. Soit un désastre écologique, économique et humain.
Une telle marée noire pourrait contaminer les usines de dessalement de l'eau et ainsi mettre en péril la distribution d'eau potable, souligne l'ONU. D'autre part, le pétrole affecterait l'activité des pêcheurs qui dépendent de la santé de la biodiversité marine pour travailler.
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Le secrétaire d'Etat américain, Mike Pompeo alerte également sur la menace écologique que représenterait une telle marée noire, pour l'écosystème marin mais aussi en termes de pollution de l'air à travers une carte qui met en évidence les risques.
En juillet, le Conseil de sécurité de l'ONU avait déjà mis en garde contre une "catastrophe". D'autant qu'un tel incident pourrait affecter des pays riverains, notamment Djibouti, l'Érythrée et l'Arabie saoudite. "Sans une action de l'ONU, nous risquons une catastrophe d'ampleur internationale qui amènera encore plus de misère et de souffrance à des millions de Yéménites", a prévenu l'ONG Greenpeace.
"La marée noire au large de l'île Maurice, qui a causé des dommages tragiques à l'environnement marin et qui durera probablement une génération, représente moins de 1% de ce que sera la marée noire du Safer", a prévenu de son côté Ian Ralby, PDG de IR Consilium, un cabinet de conseil maritime mondial.
Le navire comme monnaie d'échange
Utilisé comme plate-forme de stockage flottante, le navire n'a subi aucun entretien depuis 2015, ce qui a conduit à l'érosion de sa structure et à la détérioration de son état. Les rebelles insistent pour que l'équipe d'inspection onusienne évalue et répare le navire en une seule visite. Mais l'ONU souhaite que son équipe, après une inspection et de premières réparations, puisse retourner sur le navire si nécessaire.
"Nous voulons une évaluation [de la situation du bateau] et que le travail commence immédiatement. Certaines équipes de l'ONU prennent trop de temps et nous ne voulons pas cela", a déclaré Hicham Charaf, "ministre des Affaires étrangères" des Houthis. Les rebelles réclament également la présence d'un pays tiers, la Suède ou l'Allemagne, pour superviser le processus de réparation.
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Selon Abdulwahed Al Obaly un employé de la compagnie du Safer, et chercheur yéménite en économie, les Houthis utilisent ce navire comme un moyen de pression. En plus d'exiger aux forces gouvernementales de se retirer d'un port clef dans le conflit et la réouverture de l'aéroport de la capitale Saana. "Ils veulent que les sanctions américaines sur l'Iran soient réduites", ajoute le chercheur à ABC. "Le problème du Safer est tellement important qu'il permet aux rebelles de faire du chantage à la communauté internationale afin d'obtenir ce qu'ils veulent".
C'est aussi l'avis du chercheur au CNRS spécialiste du Yémen, François Frison-Roche. Contacté par L'Express, il explique que les Houthis se servent de cette menace de pollution comme "monnaie d'échange" et tentent de tirer profit de la situation afin d'obtenir des pressions de la communauté internationale sur la coalition en guerre contre les rebelles. Car eux, "ils n'en ont rien à faire de la pollution, ils ont d'autres chats à fouetter".
Visibilité internationale pour les rebelles
Cette mise en lumière des rebelles yéménites par l'ONU - qui plus est - est une aubaine pour eux. "Le fait que les Nations unies demandent une autorisation aux Houthis les crédibilise comme autorité de cette zone, elles font comme s'ils étaient l'autorité légitime de cette région alors que ce sont des rebelles et des autorités de fait seulement", analyse-t-il. De leur côté, les Houthis profitent de cette mise en avant sur la scène internationale, "c'est une façon de faire parler d'eux et ça leur donne une visibilité internationale", ajoute le spécialiste de la région.
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Si un chercheur sur l'économie du Yémen cité par ABC prône alors le passage en force pour inspecter le navire, François Frison-Roche rejette cette éventualité. Selon lui, l'ONU, et notamment le négociateur des Nations unies pour le Yémen, Martin Griffiths, a trop à perdre car les Houthis pourraient alors "prendre des mesures de rétorsion et se venger d'une manière ou d'une autre, et notamment dans les négociations", prévient-il. Quant aux pays voisins qui pourraient être touchés, ils n'en ont pas les moyens et ne se sentent peut-être pas tellement concernés non plus.
Le Yémen est déjà plongé dans ce que l'ONU qualifie de pire crise humanitaire au monde et la guerre a fait des dizaines de milliers de morts selon diverses ONG.
