Moulée dans son justaucorps fuchsia, la gamine lève la jambe vers le plafond. Huit, neuf, dix battements. Elle ne cille pas, elle compte. Son entraîneuse lui tire les cheveux, appuie sur sa jambe hissée à la verticale : « C'est tout ce que tu sais faire ? » Cette brimade ferait craquer n'importe qui, sauf la petite. Sauf tous les petits qui se contorsionnent sous les néons de l'immense sous-sol. Des fillettes se cambrent sur leur poutre, le souffle coupé. Elles ont 8 ans à peine. Sur le tapis central, un garçon, torse nu, exécute une série de saltos devant le drapeau national. Lui aussi se fait tancer par son professeur : « Ne rentre pas ta tête dans les épaules ! »

Ils n'ont pour tout horizon que des barres. Parallèles ou asymétriques. Entraînés sans relâche, ces bambins aux abdos d'acier ont déjà les gestes des plus grands. Ils s'enduisent les mains de résine pour agripper leur destin : devenir des champions. Nous sommes en plein coeur de Pékin, à Shichahai, l'école d'élite sportive du pays, le fleuron aux sept médaillés olympiques. C'est parti pour une visite très guidée. « Quinze minutes par salle », prévient la chargée de communication en tendant un DVD à la gloire de l'internat, créé en 1958, à deux pas de la Cité interdite. L'une des seules usines à champions dont les autorités chinoises acceptent d'entrouvrir les portes à la veille des JO.

Première étape : le volley-ball. Une grande bringue coiffée en pétard frappe le ballon, puis grimace de douleur. Des adolescentes aux jambes interminables roulent sur le sol. A Shichahai, on ne joue pas, on joue sa vie. « Les attentes sont très élevées, souffle Liu, une volleyeuse de 14 ans. Je m'entraîne au minimum trois heures et demie par jour, six jours sur sept. » Et durant son temps libre ? Elle court, Liu. D'ailleurs, là, il faut qu'elle y retourne.

200 millions d'enfants, autant de cracks potentiels

A l'étage supérieur, dans une pièce désertée par la lumière du jour, un clapotis sec se répète à l'infini. Des balles de ping-pong fusent sur une vingtaine de tables. D'une précision sidérante, un joufflu remonté comme un lapin mécanique reproduit le même geste. « Ces enfants-là ne sont pas très forts, prévient le coach, Rou Keshi. On les a repérés parce qu'on pense qu'il y a une marge de progression : 30 % d'entre eux deviendront sportifs de haut niveau. » Au total, 650 élèves de 6 à 16 ans transpirent dans l'une des huit disciplines enseignées ici. Leurs photos s'affichent sur les murs, assorties de leurs performances. A 12 ans, Yu, par exemple, soulève 20 kilos d'haltères. Son but : 25 kilos. Son rêve, elle l'a griffonné sur la feuille : devenir championne de Chine de badminton.

Chargées de former ces aspirants à la gloire nationale, les académies du sport tournent à plein régime dans tout le pays. Mais pour un seul Yao Ming, basketteur vedette de la NBA, combien de sacrifiés sur l'autel de l'excellence sportive ? La Chine compte 200 millions d'enfants de 6 à 18 ans, 200 millions de cracks potentiels, alors pas question d'ergoter.

Le repérage s'amorce très tôt, à l'école, à la campagne, dans les quartiers. Comme ici, à Hong Miao, à une heure du centre de Pékin. A l'entrée du bâtiment, une bannière annonce : « S'entraîner dur ». Dans la salle ornée de miroirs, un garçon manie un sabre deux fois plus grand que lui. « Ta paume tendue vers le ciel », rectifie Lu Yan, ancienne championne de wushu, l'un des arts martiaux préférés des Chinois. A 44 ans, la star des années 1970 s'est reconvertie en ouvrant sa propre école. Elle forme les élèves dès l'âge de 4 ans, envoie les meilleurs à Shichahai : « Sur 50, un seul possède le niveau. »

L'internat, Lu Yan le connaît bien ; elle y est passée. Pur produit du système, elle a été choisie à 8 ans. Un entraîneur prospectait dans son école : il lui a mesuré la taille, les bras, infligé des tests de vitesse. « Ce sera le wushu », a-t-il tranché. Le quoi ? Jamais Lu n'avait entendu ce mot-là. On l'a envoyée à Shichahai. Lever à 5 h 50, au sifflet. « Je dormais tout habillée, de peur d'avoir une minute de retard, dit-elle. J'entends encore les pas de l'entraîneur dans le couloir. » L'hiver, son mentor l'obligeait à boxer les mains en sang, crevassées par le gel. « J'aimais faire ça du mieux possible, se souvient-elle. Si je n'avais pas eu le mental, j'aurais lâché. Les professeurs nous injuriaient, nous tapaient. Aujourd'hui, la société a changé. C'est le règne de l'enfant unique, choyé ; les parents hésitent à s'en séparer. »

Ce sont souvent les familles des provinces les plus pauvres qui rêvent d'une carrière sportive pour leur progéniture. Elles voient là l'espoir d'un revenu susceptible de faire vivre le clan, se projettent dans un conte de fées à la Liu Xiang. La star adulée du 110 mètres haies a été repérée à 12 ans. Fils unique d'un chauffeur et d'une femme de ménage, l'adolescent a été confié au centre régional des sports de Xingzhuang, près de Shanghai, où il a été logé, nourri et pétri d'idéaux par l'Etat. Aujourd'hui, il gagne des millions (voir l'encadré page 58).

Ce mode de sélection s'inspire du modèle soviétique des années 1960. Les détecteurs des fédérations sillonnent le pays en quête de morphotypes idéaux. Leurs recrues rejoignent les 4 000 écoles de province, puis l'un des 200 internats d'élite. L'enfant ne choisit jamais sa discipline. Son désir de combler sa famille et sa patrie étouffe ses résistances. Fourbu, abattu, il se contrefiche de son état ; il sert l'Etat. « Au début de la Chine nouvelle, le sport servait uniquement à garder la santé, souligne Huang Yaling, professeur à l'Université des sports de Pékin. Pour le président Mao, il fallait soigner le peuple, surnommé "l'homme malade de l'Asie". »

La compétition s'est développée lorsqu'il fut décidé qu'elle avait une utilité politique. Un sport surtout : le tennis de table. En 1959, Mao encourageait ainsi le premier champion du monde, Rong Guotuan : « Considérez la balle comme la tête de votre ennemi capitaliste, tapez dedans avec votre raquette socialiste et vous aurez gagné un point pour la mère patrie. » En 1979, la Chine renouait avec le Comité international olympique. Cinq ans plus tard, elle participait, à Los Angeles, à ses premiers Jeux d'été. Ses athlètes devaient se soumettre à une discipline de fer. « Le pays a longtemps cru que seule payait la manière forte, conclut Huang Yaling. Les formateurs s'inspiraient d'un coach de volley japonais des années 1960, surnommé "le Démon", qui raflait les titres. Comme nos entraîneurs voyagent désormais aux Etats-Unis, en Europe, cette logique change doucement. »

La scolarité est oubliée : aucune sécurité à la sortie

70 coachs ont été recrutés à l'étranger en vue des Jeux de Pékin, dont le Français Christian Bauer, meneur charismatique de 56 ans, chargé du triomphe de l'escrime. Son contrat : de l'or. Son centre d'entraînement se situe dans la banlieue ouest de Pékin. Appareils de musculation, Jacuzzi, athlètes disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il n'a jamais vu ça, Bauer. Ce samedi matin, il ferraille avec Zhou Hanming, survêtement remonté jusqu'aux genoux. L'athlète ne se lâche pas. Bauer insiste. Son interprète traduit : « Si t'as peur, tu restes chez toi et tu regardes l'escrime à la télé ! » A son arrivée à Pékin, en 2006, 18 escrimeurs l'attendent, tous blessés. Bauer leur donne deux semaines de vacances. Le lendemain, il est convoqué chez le ministre : « J'ai dû expliquer que le repos fait partie du cycle de travail. » Le plaisir aussi. « Ce qui leur manque, c'est la passion, poursuit-il. La plupart pratiquent l'escrime comme un métier, or c'est un théâtre. Je les pousse à exprimer leur personnalité. »

Fini l'abattage, place à la pédagogie ? Il y a trois ans, le quadruple champion olympique d'aviron, le Britannique Matthew Pinsent, a jeté un pavé dans la mare en décrivant sa visite « particulièrement dérangeante » à Shichahai, à l'occasion d'un reportage pour la BBC. Il y dénonçait des élèves en souffrance. La direction de l'établissement rétorque qu'un psychologue offre des séances afin d'aider les internes à gérer la pression. « Je reçois des élèves qui ne supportent plus le rythme, concède le psy en question, Cheng Jianshu. Le plus dur pour eux, c'est de trouver une autre voie. »

De cela le système chinois se moque bien. « Le vainqueur est roi, il ne reste au perdant que le mépris », dit le proverbe. Brisés par cet écrémage drastique, ceux qui échouent tentent de reprendre leurs études ou de devenir entraîneurs. Professeur de tai-chi à la faculté des sports de Pékin, Li Chaobin dénonce les lacunes de ces manufactures du muscle. Lui-même a été assigné au décathlon durant son adolescence : « Il n'y en a que pour la compétition, la scolarité est oubliée, dit-il. L'Etat n'offre aucune protection au sportif à sa sortie. »

Selon le quotidien sportif Zhongguo Tiyu Bao, 80 % des 300 000 anciens athlètes de haut niveau souffrent de blessures, pointent au chômage ou vivent dans la pauvreté. Ainsi le destin de la marathonienne Ai Dongmei a-t-il ému le pays. Usée physiquement par l'excès d'entraînement, l'ex-héroïne du marathon de Pékin a revendu ses médailles pour vivre : l'or à 1 000 yuans (100 euros), l'argent à 500 yuans (50 euros). La retraite l'a happée à 22 ans. Son instructeur la forçait à courir 60 kilomètres par jour malgré ses lésions. Le régime a fini par lui accorder une rente. Un pécule pour faire taire la comtesse aux pieds tordus.