Au fond, c'est la véritable raison du limogeage de Boris Johnson par les conservateurs : les sondages d'opinion les placent dorénavant jusqu'à 12 points derrière les travaillistes. Le Premier ministre, après avoir été leur héros lors des élections générales de décembre 2019 - meilleur résultat du parti depuis Margaret Thatcher en 1987 -, n'a plus la capacité de les mener à la victoire, chaque nouveau scandale enfonçant un peu plus une popularité en berne. BoJo, carbonisé par ses frasques, a fait son temps.
Pour les Tories, dorénavant, une seule question compte : qui pourra les mener à la victoire lors du prochain renouvellement de la Chambre des communes, au plus tard en janvier 2025 ? Selon le système en vigueur, les membres du parti devront départager les deux finalistes sélectionnés par leurs parlementaires, à l'issue d'une série de votes à bulletin secret.
Par le passé, cette course s'est souvent révélée imprévisible. En 2016, alors que les Britanniques avaient voté en faveur du Brexit, sa figure de proue, Boris Johnson, avait vu sa chance filer en faveur de Theresa May par la faute de son principal allié, Michael Gove. Celui-ci l'avait poignardé dans le dos en affirmant qu'il n'avait "pas ce qu'il faut" pour devenir Premier ministre. Onze ans plus tôt, un certain David Cameron, inconnu du grand public, avait créé la surprise face à David Davis.
Cette fois-ci encore, les jeux sont ouverts. D'où le nombre élevé de prétendants. Ben Wallace, le ministre de la Défense, salué pour sa gestion du départ d'Afghanistan et du soutien militaire à l'Ukraine, est le plus populaire des membres du gouvernement. Mais il a annoncé, samedi 9 juillet, ne pas vouloir se présenter, expliquant se concentrer sur sa tâche actuelle et "assurer la sécurité du pays". Autre figure consensuelle, susceptible d'unir les différentes tendances du parti : la secrétaire d'Etat au commerce Penny Mordaunt. Bien que fervente brexiteuse, elle n'a jamais été une proche de Johnson, qu'elle a vertement critiqué lors du "Partygate".

Sajid Javid (à gauche), Boris Johnson (au centre) et Rishi Sunak (à droite), au Parlement.
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Des deux ministres dont les démissions ont précipité la chute de Johnson, Sajid Javid et Rishi Sunak, ce dernier semble le mieux placé. L'ex-chancelier de l'Echiquier est la seule figure conservatrice que les Britanniques préfèrent au leader des travaillistes, Keir Starmer, selon l'institut JL Partners. Son image a longtemps profité des mesures de soutien aux ménages en compensation des restrictions anti-Covid. Mais il a pâti, ces derniers mois, des révélations sur les avantages fiscaux dont a bénéficié son épouse, richissime fille d'un milliardaire indien.
Des thatchériens en nombre
A l'opposé d'un Johnson résolu à ouvrir le robinet de la dépense, Sunak prône une réduction de la dette et du budget de la fonction publique. Une vision thatchérienne dont Liz Truss a fait sa ligne de conduite. De toutes les équipes gouvernementales depuis 2014, la ministre des Affaires étrangères joue la carte du mimétisme avec "Maggie", jusqu'à porter des tenues aux couleurs aussi vives que celles de son idole. Elle n'a pas hésité, aussi, à s'afficher devant les caméras sur un char d'assaut, en décembre dernier, en écho à une posture similaire de l'ex-Première ministre.

La ministre britannique des Affaires étrangères, Liz Truss, le 27 octobre 2021, à Londres.
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Se préparant depuis des mois à la bataille de succession de Johnson, Liz Truss a rassemblé une petite équipe pour engranger les soutiens parmi les parlementaires conservateurs. C'est également le cas du tout nouveau chancelier de l'Echiquier, auparavant ministre de l'Education, Nadhim Zahawi. Cet adepte des baisses d'impôts aurait déjà fait appel, selon le Times, à l'Australien Lynton Crosby, le stratège derrière les victoires de Boris Johnson aux élections municipales de Londres et de David Cameron aux législatives de 2015.

Nadhim Zahawi, le 6 juillet 2022, après sa nomination comme chancelier de l'Echiquier.
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L'art du placement gouvernemental
L'aile modérée ne devrait pas être en reste. Finaliste face à Johnson pour le leadership du parti il y a trois ans, Jeremy Hunt pourrait retenter sa chance. Mais ses opposants dénigrent son manque de charisme et le décrivent comme une "Theresa May en pantalon". Pour rompre avec l'exubérant BoJo, les parlementaires conservateurs pourraient plutôt donner sa chance à une autre figure centriste, dont la cote ne cesse de monter malgré son absence d'expérience gouvernementale, Tom Tugendhat.

Tom Tugendhat, ici au Parlement britannique le 18 août 2021.
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Cet ancien militaire préside la commission des Affaires étrangères. Il est le premier à s'être déclaré candidat, pour former "une large coalition" de conservateurs et apporter "une énergie et des idées nouvelles". Mais la droitisation du parti ne plaide a priori pas en sa faveur. Sa candidature lui permettra toutefois, comme à d'autres, de se positionner pour un poste ministériel. Elle lui servira également de galop d'essai avant la prochaine guerre de succession... inévitable en cas de défaite aux prochaines élections.
