"On m'a fait venir pour parler de Biden, de l'opinion de la population et des entrepreneurs américains sur la Russie, mais je n'ai jamais pu en parler : en quatre heures d'émission, j'ai eu la parole deux minutes, face à des prêtres russes, un journaliste prorusse en duplex du Donbass et un autre journaliste de l'agence de presse russe Sputnik, qui assurait que la Russie est un pays transparent et démocratique..." Invitée à l'un des talk-shows les plus suivis d'Italie, Nina Luzzatto Gardner, avocate et professeure à l'université américaine Johns-Hopkins, a été estomaquée par cette scénographie.

Spectacle de cirque

Les Italiens, eux, sont habitués. Depuis l'invasion de l'Ukraine, les Russes sont très présents dans les talk-shows transalpins, conçus comme des machines à faire le buzz, à mi-chemin entre information et spectacle de cirque. Avec d'habituels "bons clients" comme Nadana Fridrikhson, vedette de la chaîne Zvezda, propriété du ministère de la Défense russe ; Alexandre Douguine, l'idéologue derrière l'annexion de la Crimée par Vladimir Poutine en 2014 ; Maria Zakharova, porte-parole du ministre des Affaires étrangères russe (Sergueï Lavrov) ; ou encore Vladimir Soloviev, journaliste ami de Vladimir Poutine.

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Parmi les moments les plus choquants, une chaîne du groupe de Silvio Berlusconi a retransmis le 1er mai une interview - sans contradicteur - de Sergueï Lavrov, au cours de laquelle il a affirmé que "Hitler avait du sang juif". Face à la multiplication des dérapages, une commission parlementaire pour la sécurité de l'Italie a lancé une enquête sur la désinformation dans les médias italiens et les soupçons d'ingérence russe. Pour ne rien arranger, Lavrov, comme Soloviev, sont visés par des sanctions de l'Union européenne. "On ne peut pas invoquer la liberté d'informer pour contourner les sanctions", s'est étranglé le porte-parole de la Commission européenne.

Idiots utiles

Cette offensive médiatique ne doit rien au hasard. "La Russie a délibérément visé l'Italie dans sa guerre hybride utilisant fake news et désinformation", déclare Adolfo Urso, ancien journaliste, sénateur (Fratelli d'Italia, extrême droite) et président de l'organe en charge de l'enquête, qui évoque des campagnes sur les réseaux sociaux et des versements d'argent à des idiots utiles.

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Les médias se défendent d'être manipulés, plaidant la nécessité d'entendre toutes les parties. "Inviter Sergueï Lavrov à tenir un monologue sur Mediaset n'est ni du pluralisme ni du journalisme. L'interview de Dmitri Peskov (porte-parole du Kremlin) par Christiane Amanpour sur CNN, ça l'était. Parce que si l'interviewé fait de la désinformation, elle l'arrête. Mais en Italie, ça ne marche pas comme ça", lance Nathalie Tocci, directrice du très respecté Institut des affaires internationales à Rome.

La question de l'influence russe en Italie s'est posée dès le début de la guerre en Ukraine, avec la médiatisation d'Alessandro Orsini, professeur de sociologie du terrorisme à l'université Luiss, à Rome, jusqu'ici inconnu et soudain omniprésent à la télévision publique. D'emblée, Orsini affirme que "Poutine a gagné la guerre" et que l'Italie devrait se désolidariser de l'UE et de l'Otan au nom de la paix. Pour six émissions, la RAI a convenu de lui verser 12 000 euros.

Plus d'un Italien sur deux contre des envois d'armes

La rhétorique des journalistes et politiques italiens faisant le jeu du Kremlin est toujours la même : Volodymyr Zelensky est un pion utilisé par le président américain Joe Biden, qui mène en Ukraine une guerre par procuration contre Poutine, les sanctions contre la Russie vont ruiner l'Italie et l'envoi d'armes à l'Ukraine ne fait que prolonger l'agonie des Ukrainiens. Une partie de l'opinion publique suit. Selon l'institut de sondage Ipsos, 24 % des Italiens pensent que la Russie a raison de se sentir menacée par l'Otan, tandis que 42 % sont opposés aux sanctions. Plus de 1 Italien sur 2 souhaite que leur pays reste en dehors du conflit et s'abstienne d'envoyer des armes à l'Ukraine.

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Dans la classe politique, on trouve cinquante nuances de soutien à la Russie. A l'extrême droite, Matteo Salvini, le leader de la Ligue et grand admirateur du chef du Kremlin, trouve la guerre "horrible", mais se contente de juger l'agresseur "décevant en tant qu'homme". La Ligue a signé à Moscou en 2017 un accord de jumelage avec le parti Russie unie de Poutine, sans jamais prouver qu'elle l'avait dénoncé depuis. L'ancien Premier ministre et leader du Mouvement 5 étoiles (populiste) Giuseppe Conte est ambigu. Et Silvio Berlusconi, qui eut longtemps des liens intimes avec le chef du Kremlin, a clairement choisi son camp. Il conteste ouvertement les sanctions contre la Russie pour "sauver le travail en Italie". Selon le fondateur de Forza Italia," il faut arrêter cette guerre au plus vite et convaincre les Ukrainiens d'accepter les demandes de Poutine". Des quatre partis de la coalition au pouvoir, seul le Parti démocrate reste droit dans ses bottes atlantistes et européennes.

Période électorale

"Il n'y a qu'en Italie que l'on donne autant d'espace à des thèses anti-ukrainiennes, analyse le général Vincenzo Camporini, ancien chef d'état-major des armées. Nous sommes en campagne électorale [élections locales en juin, NDLR] et c'est un argument très utile à ceux qui veulent prendre des voix en jouant sur la corde populiste." Sans compter, rappelle-t-il, que l'Italie a vécu la guerre froide sous deux influences déterminantes, celle de l'Église catholique, relayée par la Démocratie chrétienne, sensible à l'oecuménisme et au pacifisme, et celle du Parti communiste, qui a longtemps permis à Moscou de tisser dans le pays des liens qui ont survécu à l'écroulement de l'URSS.

Selon ce haut gradé, "beaucoup d'indices montrent une campagne russe active pour influencer les médias". Celle-ci a augmenté avec les réseaux sociaux. "On s'en est rendu compte avec retard et nos lignes de défense ne sont pas encore à la hauteur du défi", soupire-t-il. Encore faudrait-il qu'il y ait une vraie volonté collective de le relever.