Ambiance électrique à Rome, où l'on redoute une nouvelle crise de gouvernement. Le 3 février s'achèvera en effet le septennat de Sergio Mattarella. Son successeur doit être élu par le Parlement avec des représentants des régions. Actuellement, aucun groupe politique n'y a le poids suffisant pour imposer un candidat. Issu de la droite ou de la gauche, il faudra au prochain président italien l'appui d'une partie de l'autre bord pour être élu.
Sergio Mattarella a fait le portrait robot de son successeur : une personnalité qui saura se départir de toute appartenance partisane et prendre en charge l'intérêt général. Un homme - au moins - correspond parfaitement à ces critères : Mario Draghi, l'actuel chef du gouvernement. L'ancien gouverneur de la Banque centrale européenne n'a pas d'affiliation politique. Il a su réunir autour de lui un gouvernement d'union nationale rassemblant toutes les sensibilités politiques du pays et convaincre les alliés européens d'offrir à l'Italie 200 milliards d'euros du plan de relance sur six ans.
A un an de la fin de la législature, Draghi, s'il était promu au Quirinal, le siège de la présidence de la République, pourrait continuer d'être le garant de la fiabilité de l'Italie durant sept ans, quel que soit le résultat des élections générales, prévues l'an prochain.
Pour la première fois dans l'histoire italienne, un Premier ministre quitterait alors le gouvernement pour la présidence, ce qui poserait le problème de la formation d'un nouvel exécutif. "Est-ce que l'Italie peut se passer d'une figure de prestige politique et d'efficacité opérationnelle comme la sienne ? C'est l'argument utilisé pour faire barrage à son élection au Quirinal", résume le professeur et ancien ministre socialiste Valdo Spini. Certains grands électeurs sont aussi peu enclins à voter pour Draghi pour de moins nobles motifs. Ils redoutent que ne s'ensuive une nouvelle crise gouvernementale et des législatives anticipées, où ils perdraient leurs sièges à coup sûr. Surtout au Mouvement Cinq Etoiles, en perte de vitesse.
Calife à la place du calife
En revanche, les grands leaders politiques pourraient trouver un intérêt à élire Draghi. Parce qu'ils y ont cru dès le départ, comme le démocrate Enrico Letta [par ailleurs membre du think tank de L'Express], ou parce qu'ils négocieraient en retour une bonne place dans un gouvernement remanié, comme le léghiste Salvini ou son alliée de Fratelli d'Italia Giorgia Meloni, qui se verrait bien calife à la place du calife. Même Giuseppe Conte pourrait y gagner la légitimation qui lui fait défaut à la tête des 5 Etoiles. Mais les chefs affrontent de nombreuses voix dissonantes au sein de leurs formations.
C'est dans cette cacophonie que la candidature de l'inusable Silvio Berlusconi a pu être prise au sérieux. A 85 ans, l'ancien Premier ministre a purgé sa peine pour fraude fiscale mais est toujours empêtré dans un procès concernant ses tristement célèbres soirées sulfureuses "Bunga Bunga", un sérieux handicap pour tout candidat à la fonction suprême. Le milliardaire a également souffert d'une série de problèmes de santé, notamment une hospitalisation due au Covid en septembre 2020. Il a annoncé samedi 22 janvier qu'il renonçait à être candidat à la présidence de la République. Eternel revenant de la politique dont l'histoire des 30 dernières années se confond avec celle de l'Italie, il voit définitivement s'évanouir son rêve de devenir chef de l'Etat. "Je continuerai à servir mon pays par d'autres voies", a-t-il déclaré samedi soir, assurant avoir le nombre de soutiens nécessaires pour être élu à la présidence mais y renoncer par esprit de "responsabilité nationale". Les scandales dans lesquels il a été impliqué, ses gaffes devenues légendaires et ses procès à répétition, ont eu raison de son ultime ambition.
Une "situation d'urgence"
De droite à gauche, une bonne dizaine d'autres candidatures ont été envisagées. Aucune ne semble avoir rassemblé les partis présents au sein du gouvernement de salut national. Au point que certains penchent vers une solution ad minima avec la prolongation du mandat de Sergio Mattarella, 80 ans, même si celui-ci a publiquement annoncé son souhait de se retirer.
A partir de ce lundi, les grands électeurs voteront à bulletin secret, à la majorité des deux tiers pour les trois premiers scrutins, et à la majorité absolue ensuite. Sans accord préalable, l'affaire peut durer des jours. Or, pour avancer dans les réformes exigées par le plan de relance européen, l'Italie ne peut pas se permettre d'avoir un président mal élu et une bataille rangée entre les partis. "En 1992, se souvient Valdo Spini, l'élection semblait très difficile, scrutin après scrutin, et puis il y a eu le drame de l'assassinat du juge Falcone et en 24 heures on a décidé d'élire le président de la Chambre des députés. Le contexte aujourd'hui est très différent, mais nous sommes aussi dans une situation d'urgence." Une urgence sanitaire, sociale et économique, après trois ans de Covid.
