L'objectif assigné à la présidence française du conseil de l'Union européenne (PFUE) par Emmanuel Macron est ambitieux : "passer d'une Europe de coopération à l'intérieur de nos frontières à une Europe puissante dans le monde, pleinement souveraine, libre de ses choix et maître de son destin" (9 décembre 2021). Le nouveau gouvernement allemand devrait nous y aider, même si des dossiers complexes nécessiteront bien plus que six mois pour atteindre les indispensables compromis.
La PFUE va-t-elle aider à faire avancer le concept de défense européenne, cher à Emmanuel Macron ?
Depuis quelques années, la France promeut le concept d'"autonomie stratégique", en matière politique, économique, technologique et de défense, pour créer des capacités européennes dans tous ces domaines et diminuer sa dépendance vis-à-vis des autres grands pôles de puissance, États-Unis et Chine notamment. S'agissant de la défense, Macron entend rester fidèle à nos alliés, tout en accroissant le potentiel d'action propre à l'Union sur les théâtres extérieurs.
Pour y parvenir, il veut doter la défense européenne d'un budget ambitieux, rendre opérationnelle l'"initiative européenne d'intervention" (avec 13 États membres), renforcer la "Task Force Takuba" de lutte contre le terrorisme au Sahel, et accélérer les "coopérations renforcées" en matière d'armement (système de combat aérien du futur et char de combat du futur). Il entend faire adopter au Conseil européen de mars 2022 la "boussole stratégique" de l'Union, c'est-à-dire un livre blanc sur l'ensemble des questions de défense et de sécurité. Le conseil européen du 16 décembre dernier vient de confirmer cette orientation.
La présidence française aura besoin de doigté et de temps, compte tenu des divergences entre États membres sur les relations avec la Russie et les États-Unis - et donc avec l'OTAN - et sur la nécessité même de consacrer les sommes nécessaires à ces projets. La Russie de Vladimir Poutine représente de nouveau une menace pour la sécurité en Europe. Mais faut-il y répondre par un recours à l'OTAN - dont personne n'est plus très sûr aujourd'hui - ou, comme le voudrait Paris, par un dialogue avec Moscou, dont personne ne sait si Poutine est prêt à le reprendre ? La tâche française sera en outre compliquée par le Brexit : Londres reste un partenaire essentiel en matière de défense, qu'il faudra associer à nos initiatives, d'une manière ou d'une autre.
Quels sont les points de friction et de rapprochement possibles avec le nouveau chancelier allemand Scholz ?
Le moteur franco-allemand de l'Europe (selon l'expression allemande) a bien redémarré après les élections outre-rhin : le nouveau Chancelier Olaf Scholz a réservé à la France son premier déplacement à l'étranger, le 10 décembre dernier, comme l'avait fait la veille la ministre des affaires étrangères Annalena Baerbock.
Parmi les points de convergence, figurent la promotion des droits humains, de la démocratie et de l'état de droit et la mise en oeuvre rapide du plan de relance européen inspiré par la France et l'Allemagne en 2020 (750 milliards ¤). La nouvelle coalition (Sociaux-démocrates, Libéraux, Verts) entend poursuivre avec nous l'intégration de l'Union, notamment en matière sociale (vers un salaire minimum européen) et de transition énergétique. Enfin, troisième grand périmètre d'accord : la nécessité de poursuivre la mise en place de la défense européenne, notamment en accroissant les dépenses militaires et en lançant des programmes européens d'armement. Berlin et Paris continuent enfin de plaider pour le respect du Traité de non-prolifération nucléaire et de l'accord sur le nucléaire iranien signé en 2015, et en danger aujourd'hui.
Reste des différences non négligeables, d'une nature variée. Berlin continue d'insister sur l'orthodoxie budgétaire, alors que Paris appelle à la "flexibilité", pour favoriser la croissance et la construction de "champions" industriels et numériques européens. Sur la transition énergétique, si les objectifs sont partagés (neutralité carbone en 2050 et -33% sur les émissions de gaz à effet de serre en 2030 par rapport à 1990.), les moyens diffèrent : Scholz veut sortir du nucléaire et développer les énergies renouvelables tandis que Macron privilégie le nucléaire civil. Accord en revanche sur la taxe carbone aux frontières de l'Union (parvenir à un prix européen du carbone), et sur la transformation de la Banque européenne d'investissements (BEI) en "Banque européenne du climat". Enfin, Paris et Berlin se rejoignent sur la lutte pour la cyber sécurité et contre la cybercriminalité, mais pourraient diverger sur la régulation des grandes plates-formes du numérique, notamment américaines.
A l'international, l'"Alliance pour le multilatéralisme", créée au sein de l'ONU par Paris et Berlin en 2019 réunit maintenant plus de 60 pays. Nous soutenons l'ambition allemande de devenir membre permanent du Conseil de sécurité. La nouvelle coalition sera "atlantiste" - l'Allemagne héberge des équipements nucléaires américains - mais elle soutient le Traité d'interdiction des armes nucléaires de l'ONU de 2021, auquel elle n'est pas partie.
Sur les relations avec la Russie, Scholz ne devrait guère s'écarter de la ligne Merkel de fermeté à l'égard de Moscou : maintien des sanctions adoptées en 2014 après l'annexion russe de la Crimée en 2014, appel à la désescalade à la frontière russo-ukrainienne, soutien au "processus de Minsk" sur le Donbass, mise en service du gazoduc Nord Stream 2. L'Allemagne ne peut pas négliger les préoccupations de la Pologne et des États baltes face à une Russie menaçante, mais souhaite privilégier le dialogue avec Moscou. Une orientation qui convient à Paris, qui continue de croire à la possibilité d'une reprise de ce dialogue, malgré l'absence de signaux russes d'une éventuelle volonté de s'y résoudre.
Quelle forme peut prendre le contrôle de la politique migratoire européenne voulue par l'Elysée ?
Le président français a déclaré souhaiter "la stabilité et la prospérité du voisinage de l'Europe", garantes d'une coopération durable et de confiance, avec une priorité accordée aux relations avec l'Afrique et les Balkans occidentaux. Un sommet Europe-Afrique sera organisé en février 2022. L'objectif ? Investir massivement en Afrique pour aider le continent à retrouver la sécurité et la prospérité, à lutter contre le terrorisme et à contrôler ses flux migratoires, notamment à travers la lutte contre les passeurs. Une conférence sur les Balkans se tiendra en juin, pour s'assurer là encore, que la stabilité revienne et que s'ancrent des relations de partenariat avec les États de la région - dont certains sont candidats à l'adhésion - d'où proviennent d'importants flux de migrants.
En Europe même, la France veut obtenir le recrutement effectif de 10.000 gardes-frontières d'ici à 2027 par l'agence de contrôle des frontières extérieures de l'Union Frontex. Elle entend également réformer l'Agence européenne du droit d'asile, afin d'en harmoniser les règles d'octroi, dans le respect des conventions de Genève de 1951 et des droits humains de tous les migrants. Elle entend enfin réformer l'espace Schengen en le dotant d'un "pilotage politique" par les ministres concernés et en organisant la gestion politique des flux migratoires en coopération avec les États d'émigration et de transit. Tâche complexe, compte tenu des divergences entre États membres ouverts à une immigration contrôlée et les partisans de la construction de murs, mais dont le conseil européen vient de confirmer qu'il s'agissait d'une priorité pour l'Union.
L'attitude de Bruxelles va-t-elle se durcir, vis-à-vis de pays illibéraux comme la Hongrie ou la Pologne ?
Bruxelles répond aux demandes des États membres mais agit aussi de manière autonome sur la défense des valeurs communes et des règles de fonctionnement de l'Union, dont la Commission a la charge. Appartenir à l'Union exige le respect de l'ensemble du droit européen et des politiques communes, sur le principe et dans leur application. L'Europe n'est pas un menu à la carte. De ce point de vue, le Royaume-Uni a eu le courage de trancher, ce que ne font pas les régimes dits "illibéraux", qui voudraient s'affranchir des règles et des politiques qui les gênent tout en continuant à recevoir la manne des fonds européens. La Pologne est le premier bénéficiaire des dépenses de l'Union en valeur absolue, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie parmi les cinq premiers bénéficiaires par habitant...
Conformément aux Traités et avec le soutien des autres États membres, Bruxelles a sanctionné les errements de Varsovie et Budapest en suspendant le versement de leurs quotes-parts du plan de relance européen (respectivement 24 et 7 milliards d'euros). Reste à savoir si les "illibéraux" peuvent encore longtemps être, comme l'ont affirmé Macron et Orban le 13 décembre à Budapest, "adversaires politiques mais partenaires européens". S'opposer sur la primauté du droit européen, sur la mutualisation de l'accueil des migrants, sur le principe de l'indépendance de la justice et discriminer les minorités semble à la plupart des dirigeants européens l'emporter sur de possibles accords en matière de transition énergétique et de défense européenne. Les oppositions démocratiques se font entendre dans les rues de Varsovie et de Budapest (Orban semble en difficulté pour les élections de 2023) et vont peser dans le sens d'un retour au respect des règles. Il est donc peu probable que Bruxelles renonce à la fermeté.
