Être considéré comme inapte à remplir les missions d'un simple magistrat n'empêche pas d'occuper, un jour, la plus haute des fonctions judiciaires. Julia Przylebska en sait quelque chose. En 2001, son retour au palais de Justice de Poznan, après trois années dans la diplomatie, avait été freiné par un avis négatif du collège des juges locaux. Ceux-ci dénonçaient son "absentéisme élevé" et ses jugements bâclés, plus souvent annulés que ceux de ses pairs, a révélé le quotidien Gazeta Wyborcza.

C'est pourtant elle que le parti Droit et Justice (PiS) a imposé à la tête du Tribunal constitutionnel, en 2016. A ce poste, cette femme de 61 ans agit depuis comme le bras armé de la formation ultraconservatrice au pouvoir : la cour qu'elle préside a donné son aval à toutes les réformes controversées de la Justice polonaise, dénoncées comme autant de régressions en matière d'Etat de droit par l'opposition, telle la création d'une chambre disciplinaire pour sanctionner les juges, ainsi que la quasi-interdiction de l'avortement. Et qu'importent les nombreuses manifestations devant son siège.

LIRE AUSSI : Bras de fer Bruxelles-Varsovie : "Ce n'est pas le début du délitement de l'Union européenne"

A présent, Julia Przylebska défie la Cour de Justice de l'Union européenne (CJUE), basée au Luxembourg. En réponse à une demande d'avis du Premier ministre Mateusz Morawiecki, la présidente du Tribunal constitutionnel, carré blond cour et fines lunettes, a décrété solennellement, le 7 octobre, que le droit européen ne pouvait pas primer sur le droit national polonais. Une bombe à l'échelle du continent : "Aucune juridiction d'un Etat membre n'avait auparavant attaqué de front les fondements même de l'UE", explique Miroslaw Wyrzykowski, qui siégeait au Tribunal constitutionnel dans les années 2000.

Accointances avec le PiS

Pour la plus grande satisfaction du PiS, Julia Przylebska n'a que faire du principe de séparation des pouvoirs cher à Montesquieu. Alors qu'elle devrait se tenir éloignée du politique, des fuites de mails ont révélé qu'elle avait été consultée par Mateusz Morawiecki, du PiS; avant une nomination judiciaire à la Cour suprême. Ses accointances ne s'arrêtent pas là : le leader du parti et homme fort du pays, Jaroslaw Kaczynski, a confié le plaisir qu'il avait à prendre le thé avec la juge.

Des membres du mouvement civique KOD (Comité de défense de la démocratie) manifestent devant le Tribunal constitutionnel polonais à Varsovie, le 8 mars 2016

Manifestation devant le Tribunal constitutionnel polonais, à Varsovie, le 8 mars 2016.

© / afp.com/JANEK SKARZYNSKI

Son époux, le philosophe Andrzej Przylebski, ancien informateur des services de sécurité au temps du régime communiste, est également dans les petits papiers du pouvoir. En 2016, le PiS l'a nommé ambassadeur de Pologne en Allemagne. Une fonction qu'il n'avait jamais eu l'occasion de remplir avant ce poste, contrairement à ses deux prédécesseurs. Il y a défendu l'indépendance de la cour dirigée par sa femme, après une remarque cinglante du président du Tribunal constitutionnel allemand. "Ce n'est plus une instance à prendre au sérieux, mais une marionnette", avait ainsi affirmé Andreas Vosskuhle.

LIRE AUSSI : Pourquoi un Polexit serait bien plus dangereux que le Brexit

L'installation de Julia Przylebska s'est faite dans un contexte douteux. Son prédécesseur à la tête du Tribunal constitutionnel a déclaré que la loi votée par la majorité conservatrice pour y installer, à sa guise, de nouveaux magistrats, violait la constitution polonaise. "Entre autres actions illégales, le PiS a nommé deux juges ayant dépassé la limite d'âge", précise Marcin Matczak, de l'université de Varsovie. En conséquence, la Cour européenne des droits de l'homme, basée à Strasbourg, a jugé, en mai, que la plus haute cour polonaise n'était plus un "tribunal établi par la loi". En clair : une coquille vide. L'arrêt a été balayé par sa présidente, en poste jusqu'en décembre 2025. Ce qui lui donne du temps pour continuer à saper encore un peu plus l'Etat de droit.