Pour comprendre l'immense élan de solidarité des Polonais après l'invasion de l'Ukraine par les troupes de Vladimir Poutine, il faut regarder les dessins que des écoliers ont réalisés pour les réfugiés installés dans une ferme touristique de Badowo, à une soixantaine de kilomètres de Varsovie : des coeurs dans le ciel, des personnages souriants et, pour l'une de ces oeuvres colorées et émouvantes ornées des drapeaux ukrainien et polonais, un engin de chantier déposant avec précaution un toit sur une maison en construction. Une cinquantaine d'Ukrainiennes et leurs enfants ont trouvé refuge dans ce centre pour séminaires et mariages, où ils sont pris en charge grâce aux dons d'anciens clients et au soutien des locaux.

Un dessin offert par un écolier polonais aux petits réfugiés ukrainiens accueillis par un centre touristique de Badowo, en Pologne.
© / L'Express
Depuis le début de la guerre, le 24 février, les Polonais ont réalisé une prouesse humanitaire. Les initiatives privées, le travail des ONG et des bénévoles, ainsi que la présence, avant l'invasion, d'un million de travailleurs ukrainiens, ont permis d'accueillir dans de bonnes conditions les 2,6 millions de réfugiés ayant franchi la frontière. Et cela, sans camps de tentes comme ils s'en montent souvent lors des crises migratoires. Dans les rues de la capitale, le drapeau des Ukrainiens et les slogans de soutien à leur cause sont partout, jusque sur les encarts publicitaires recouvrant la roue arrière des vélos en libre-service : "Kiev - Varsovie même combat."
Mais cette "improvisation grandiose", comme l'a qualifié la réalisatrice Agnieszka Holland, touche à ses limites. "Si cela semble miraculeux, je vois de nombreux Polonais épuisés. Ils n'étaient pas préparés à bousculer à ce point leur vie pour loger chez eux des Ukrainiens stressés, voire traumatisés, constate la psychologue Ewa Woydyllo. Ils risquent de manquer d'énergie comme de moyens pour continuer à les aider." La propriétaire de la ferme Badowo, Joanna Fidler, a ainsi sensibilisé ses invités à la nécessité de trouver un autre toit avant la mi-mai, au lancement de la saison des mariages. "Nous avons des réservations à honorer et des caisses à remplir, précise-t-elle. Mais la date se rapproche et je crains que nos Ukrainiennes ne trouvent pas d'appartement ou de travail."
Le manque de logements, "bombe à retardement"
Parmi elles, Ruslana, 30 ans, espère rester dans les environs. "Mon aînée, Anna, est scolarisée dans l'école la plus proche, explique cette fonctionnaire de Lviv, grande ville de l'ouest de l'Ukraine relativement épargnée par la guerre. N'importe quel emploi d'usine m'ira." Pour Tatiana, la situation est presque réglée. Cette psychologue venue de Vinnytsia, dans le centre de l'Ukraine, vient d'être recrutée par l'association Feminoteka : "Je vais faire du soutien en ligne pour les femmes victimes de violences sexuelles avec la guerre et je ne rentrerai en Ukraine avec mes filles que lorsqu'il n'y aura plus aucun danger."
Ce n'est pas pour tout de suite : l'armée russe intensifie son offensive sur le Donbass, dont la population a été appelée à évacuer par le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Actuellement, 1,5 million de réfugiés sont présents sur le sol polonais, selon les autorités. Ce chiffre est donc amené à grossir. Cette dynamique inquiète Myroslava Keryk, gestionnaire de la "Maison ukrainienne", un centre culturel installé au coeur de la capitale. "Le manque de logements disponibles constitue une véritable bombe à retardement, pointe-t-elle. Il faudrait que le gouvernement prenne le relais."
A sa tête, les ultraconservateurs du parti Droit et Justice (PiS) ont bien fait passer une loi pour indemniser les hôtes de réfugiés - 8 euros par jour et par personne. Mais ils rechignent à travailler plus étroitement avec les grandes villes, tenues par l'opposition libérale, qui arrivent pourtant au point de saturation.

Rafal Trzaskowski, dans son bureau de la mairie de Varsovie, le 8 avril 2022, lors de son entretien avec L'Express.
© / Anna Husarska
Rien qu'à Varsovie, l'installation de plus de 330 000 réfugiés a fait croître la population de 15%. Avec une possible seconde vague d'arrivées, son maire Rafal Trzaskowski estime qu'il y a un risque de voir "30 000 personnes sans abri, voire plus", malgré les efforts pour "transformer des immeubles de bureaux" en logements, capables d'accueillir "3000 ou 4000 personnes, mais pas dix fois plus"... Selon lui, le gouvernement devrait "donner son feu vert à une aide structurée avec l'Union européenne pour lancer une plateforme de solidarité et un mécanisme de relocalisation pour les volontaires".
Une demande restée lettre morte. "Le PiS ne veut pas solliciter l'UE, qui refuse de lui verser l'argent du plan de relance tant qu'il maintiendra des réformes mettant à mal l'indépendance de la Justice, explique Piotr Buras, directeur du bureau polonais du Conseil européen pour les relations internationales. Il ne veut pas, non plus, être redevable de pays comme l'Italie ou la France, qui pourraient lui demander d'accueillir des migrants d'Afrique et du Moyen-Orient, si ces flux s'intensifient."
Des centaines de milliers d'enfants à scolariser
Son attentisme ralentit également la bonne scolarisation des enfants ukrainiens. "A peine 180 000 sur un demi-million sont scolarisés. Rien qu'à Varsovie, il faudrait monter une cinquantaine d'écoles et employer 6000 enseignants supplémentaires pour répondre aux besoins", déplore Slawomir Broniarz, à la tête du syndicat des enseignants ZNP. Il salue la décision de favoriser l'enseignement du polonais, mais dénonce le manque d'adaptation des examens du brevet et du bac, que les Ukrainiens "devront passer en polonais, seulement aidés par la traduction des consignes".
La communauté ukrainienne, elle, essaye tant bien que mal de s'organiser pour ses enfants. Dans la capitale, un premier établissement permettant aux jeunes réfugiés d'achever leur année scolaire selon les programmes de leur pays ouvre ses portes. "Les classes seront assurées par des professeurs réfugiés, sous le contrôle du ministère ukrainien de l'Education, précise Myroslava Keryk. Il y aura des possibilités de cours à distance grâce à Internet."

Une réfugiée ukrainienne attend un car après avoir traversé la frontière avec la Pologne, à Medyka, le 8 avril 2022.
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Un autre modèle commence à essaimer : celui du lycée Limanowski de Varsovie, où des panneaux indicateurs en cyrillique ornent les couloirs. L'établissement a recruté quatre professeurs ayant fui la guerre pour deux nouvelles classes d'une vingtaine d'adolescents ukrainiens. Tous sont parrainés par des camarades polonais et bénéficient de l'aide de parents mis à contribution pour acheter sacs, cahiers et vêtements. "Ces élèves venus de toute l'Ukraine ont vu des choses terribles et ont besoin d'être sécurisés, souligne le directeur, Andrzej Jan Wyrozembski. On leur enseigne le polonais, en particulier les termes utilisés en sciences, afin qu'ils soient prêts à intégrer des classes polonaises, surtout s'ils sont amenés à rester."
"Fardeau" accepté avec générosité, cette population arrivée au fil des semaines pourrait aussi constituer une aubaine pour la Pologne, dont l'économie, en forte croissance et au faible taux de chômage (3%), a de nombreux emplois à pourvoir. "Mais ce n'est pas évident à court terme avec la barrière de la langue, estime Myroslava Keryk. Et pour quels emplois ? L'agriculture, en demande de bras, n'est pas forcément ce qui correspond au profil des Ukrainiennes avec enfants venues surtout des villes."
Pour l'heure, la guerre a surtout désorganisé des secteurs économiques d'importance. "Les transporteurs routiers internationaux ont perdu 40 000 des 110 000 Ukrainiens qu'ils comptaient, retournés dans leur pays", indique leur porte-parole, Anna Brzezinska-Rybicka. Une proportion qu'on retrouve dans la construction, qui employait près de 480 000 Ukrainiens. "Sur la dizaine que je fais travailler, sept sont repartis, je dois donc renoncer à mes chantiers les plus importants, précise Slawek Hass, un petit entrepreneur de Varsovie. Mais ils espèrent revenir, dès que possible."
A terme, combien d'Ukrainiens resteront en Pologne ? La moitié d'entre eux, selon les estimations, voire un million. La destruction de leur quartier ou de leur ville pourrait convaincre un grand nombre de familles. "Ces réfugiés représentent une énorme chance pour notre société vieillissante, veut croire Rafal Trzaskowski. Il y aura des opportunités pour nous tous dans cette énorme tragédie." Une nouvelle Pologne se dessine.
