L'adage prétend que Rome ne s'est pas faite en un jour. Mais deux mois à peine auront suffi à Mario Draghi, chef du gouvernement italien depuis le 13 février, pour concevoir son méga plan de relance, présenté au Parlement ces 26 et 27 avril. Les montants en jeu sont vertigineux : 222,1 milliards d'euros d'investissements sur six ans, dont 191,5 milliards financés par l'Union européenne (UE). Le dirigeant prévoit d'allouer 49,2 milliards d'euros à l'innovation numérique ; 68,6 milliards à la transition écologique ; 31,4 milliards aux infrastructures (autoroutes, chemins de fer, etc.) ; 31,9 milliards à l'éducation et la recherche et 22,4 milliards à l'emploi et 18,5 milliards à la santé.

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Pas de quoi donner le tournis à l'ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), crédité du sauvetage de l'euro depuis son fameux "quoi qu'il en coûte" de 2012, et qui a l'habitude de jongler avec des sommes colossales. Tout semble s'enchaîner à merveille pour lui : il a reçu un premier feu vert de la Commission le week-end dernier et la validation de son plan par les parlementaires italiens ne devrait être qu'une formalité. "C'est justement pour le bâtir qu'il a été nommé à la place de Giuseppe Conte, considéré comme moins apte", rappelle Giuliano da Empoli, à la tête du groupe de réflexion Volta. De fait, ce grand serviteur de l'Etat bénéficie du soutien de la plupart des grands partis incorporés à son gouvernement, à l'exception de Frères d'Italie (extrême droite).

La partie est cependant loin d'être gagnée pour l'ancien patron du trésor italien. Son plan de relance s'apparente à un "quitte ou double" : le déficit pour l'année 2021 devrait passer à 11,8% du PIB et la dette atteindre près de 160%. "Avec un tel niveau d'endettement, si le pays ne renoue pas avec la croissance, ce sera la débâcle, prévient Marcello Messori, professeur d'économie à l'université romaine de Luiss. Il est primordial que ces investissements soient bien productifs."

C'est la première fois qu'il est possible de réformer tout en investissant

Pour s'assurer qu'ils engrangeront bien des cycles vertueux de productivité et de croissance, Draghi présente également des réformes structurelles : elles concernent la justice, en particulier civile, jugée trop lente, et la bureaucratie, considérée comme archaïque et écrasante. "D'autres ont essayé avant lui, mais c'est la première fois qu'il est possible de réformer tout en investissant, sans coupes budgétaires, ce qui lui confère un grand avantage stratégique", précise Giuliano da Empoli, qui était conseiller de Matteo Renzi, lorsque celui était Premier ministre, de 2014 à 2016.

La mise en oeuvre du plan, un défi majeur

A cet égard, le docteur Draghi prévoit de s'attaquer à un mal très ancien : le retard de développement considérable du Sud de la péninsule par rapport au Nord. Ainsi, 40% du plan ira au "Mezzogiorno". Dans cette partie du pays, encore plus qu'ailleurs, son gouvernement va toutefois se heurter à un autre problème : la difficulté à dépenser les fonds européens. Rome a utilisé à peine 42% des subsides qui lui ont été alloués par Bruxelles de 2014 à 2020. "L'Italie a toujours péché dans son utilisation des ressources publiques, poursuit Giuliano da Empoli. Le plan de Draghi est très bien conçu, avec des réformes pour minimiser les effets pervers, mais c'est la mise en oeuvre qui compte."

Marcello Messori craint ainsi que Mario Draghi ait visé trop haut avec plus d'une centaine de mesures répertoriées dans son plan. "Pour que l'exécution soit à la hauteur de l'ambition, il aurait peut-être dû limiter à une vingtaine de grands projets, plus faciles à suivre", estime l'économiste. "Super Mario" a-t-il un peu trop présumé de ses pouvoirs ? La concrétisation de ce plan de relance, dans les mois et années à venir, risque d'être un défi encore plus difficile à relever que son élaboration.