Dans un vacarme assourdissant, des milliers de colis défilent à toute vitesse sous le halo de lumière rouge d'un énorme scanner, puis empruntent automatiquement des toboggans menant à des "quais" : Kharkiv, Kherson, Kramatorsk, Marioupol, Zaporijia... autant de destinations évoquant le fracas des bombes. Certaines rampes de départ sont vides, mais devant la plupart, au coeur de ce gigantesque terminal logistique de la banlieue de Kiev, un camion attend pour partir livrer la marchandise, parfois près de la ligne de front. "Depuis le début de l'invasion russe, il y a six mois, nous nous sentons une immense responsabilité : si nous nous arrêtons, tout le pays est paralysé ; et des colis vitaux (aide humanitaire, médicaments...) ne seront plus acheminés", confie Oleksiy Taranenko, le directeur du développement de Nova Poshta, principal opérateur postal du pays, l'oeil rivé sur des écrans de contrôle indiquant les alertes aériennes (une région s'affiche en rouge sur la carte au moment de notre visite), la météo, et les retards de livraison.

Chaque journée est un défi. Les premières semaines du conflit ont été éprouvantes. "A Kiev, alors que nous devions livrer de l'eau à un hôpital pour enfants cancéreux, notre camion a été attaqué pendant le trajet, se souvient Oleksiy, polo rouge et épaules de déménageur. Plus au Nord, après la destruction des ponts menant à Tchernihiv, nous devions déposer des kits alimentaires à la rivière, où des bénévoles les chargeaient sur des barques. Et faire d'interminables détours pour éviter les chemins minés..." Aujourd'hui encore, même si la région a été libérée, les sentiers ne sont pas sûrs.

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"Nous avons dû apprendre à fonctionner par temps de guerre : changer instantanément de schéma logistique en cas d'incident, identifier où se trouvent les ressources disponibles...", résume le trentenaire au calme imperturbable. Au début du conflit, il lui a fallu transférer à l'ouest - dans un endroit tenu secret - le personnel et les équipements de terminaux comme ceux de Mykolaïv, Kharkiv ou Tchernihiv ayant survécu aux tirs de roquettes - celui de Marioupol a été pulvérisé. Aujourd'hui, l'entreprise privée, qui a créé une "war room" capable de prendre une décision en quinze minutes dans n'importe quelle urgence, opère partout sauf dans les territoires occupés - son activité s'est réduite de 10 à 20%, le nombre de points de livraison étant passé de 23 500 à 17500. Au nombre des complications, les livreurs endurent de longues files d'attente aux stations-service, et des bombardements, à l'est... "Les employés risquent leur vie, ce sont des héros !", insiste Oleksiy.

Malgré les circonstances, l'économie tient bon

"La capacité de résilience des entreprises et du gouvernement est tout simplement exceptionnelle", salue Hlib Vyshlinsky, directeur exécutif du Centre pour la stratégie économique, dans ses bureaux de Kiev. Certes, les chiffres globaux sont catastrophiques : le PIB pourrait s'effondrer d'environ 35% cette année. Mais c'est en grande partie lié au fait que des pans entiers de l'activité sont physiquement anéantis, ou hors de contrôle en zone occupée. "Plusieurs secteurs sont sinistrés, comme la sidérurgie - dont les deux principales usines se trouvaient à Marioupol, ville martyre du Donbass, rappelle l'économiste. Les agences de voyages et les compagnies aériennes sont bien sûr à l'arrêt ; l'investissement immobilier est au point mort. Et la consommation est très touchée, sauf pour les produits de première nécessité."

A woman walks past a destroyed French sporting goods retailer, Intersport, at a shopping mall in Bucha, Kyiv region, on August 16, 2022, amid Russia's invasion of Ukraine.

A woman walks past a destroyed French sporting goods retailer, Intersport, at a shopping mall in Bucha, Kyiv region, on August 16, 2022, amid Russia's invasion of Ukraine.

© / SERGEI SUPINSKY / AFP

Pilonnée par l'armée russe et harcelée par des hordes de hackers, l'Ukraine tient bon. Contre toute attente, son économie ne s'est pas effondrée. Sur une grande partie du territoire, les gens vivent presque normalement. L'Internet et le téléphone fonctionnent, tout comme l'électricité ; le système bancaire est opérationnel ; les fonctionnaires touchent leur salaire ; les agriculteurs ont réussi à semer et à moissonner. Quant aux trains, ils ont sauvé le pays, en évacuant des réfugiés, et en livrant des armes et de la nourriture.

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Fer de lance de la résistance, le secteur high-tech, dont le poids dans l'économie (environ 10% aujourd'hui) ne cesse de croître, joue un rôle d'amortisseur de la crise. Vitaly Sedler, le patron et cofondateur d'Intellias, qui fait partie du top 10 des sociétés informatiques en Ukraine, incarne cette force tranquille. Tout comme le siège du groupe, dans un quartier arboré de Lviv (à l'ouest), avec sa salle de billard, ses espaces de travail façon lounge branché et sa terrasse sur le toit, agrémentée de gazon et chaises longues. Difficile d'imaginer qu'il y a quelques mois, ces lieux confortables et modernes n'abritaient que détresse et malheur.

Le PDG, un grand costaud de 45 ans à la voix grave pleine d'autorité, n'est pas du genre à s'épancher sur ses sentiments. Mais il n'oubliera jamais l'instant où son directeur administratif l'a appelé, le 24 février à 5 heures du matin, pour lui annoncer que la guerre avait commencé. Immédiatement, une course infernale contre le temps démarre. "A peine quatre heures plus tard, les premiers bus remplis d'employés partaient de Kharkiv ou Kiev", raconte cet ingénieur informatique. Quelque 1400 salariés et leurs familles sont déplacés sur plusieurs semaines. "Ce fut une opération logistique massive, souffle-t-il. Depuis Kharkiv ou Kiev, avec le chaos et les check-points, il fallait 18 à 24 heures pour rejoindre Lviv. On a installé ici le centre de commandement : des équipes organisaient le remplissage des bus, accueillaient les gens et cherchaient des logements." Pendant plusieurs jours, beaucoup ont dormi dans les bureaux, sur des matelas.

Malgré les missiles, le grand déménagement, les départs à l'étranger, l'activité reprend très vite. "L'invasion a commencé un jeudi : le lundi suivant, on tournait déjà à 85% de nos capacités. Et au bout de dix jours, on approchait des 100%", affirme fièrement l'entrepreneur, qui table sur 30% de croissance pour son groupe cette année (contre 70% l'an dernier). Mais Intellias, dont les deux tiers des effectifs travaillent en Ukraine, va devoir accélérer son développement à l'international, reconnaît-il. "Ce qu'on voulait faire en deux ans, on va devoir le faire en six à neuf mois. On ouvre des centres en Pologne, Bulgarie, Croatie, Portugal, Espagne, Colombie, Inde... Ainsi, même en cas de coup dur, nous pourrons tenir nos engagements." L'activité de la tech dans son ensemble - qui progressait de 20 à 25% par an avant la guerre - devrait, quant à elle, légèrement reculer, pronostique celui qui est également à la tête de l'association professionnelle du secteur.

"Sans qu'on sache vraiment comment, ils surmontent les obstacles"

Les champions du numérique ne sont pas les seuls à faire face. Un gros dossier préoccupait particulièrement les Occidentaux, rappelle Etienne de Poncins, ambassadeur de France à Kiev depuis 2019, dans ses locaux aux allures de Fort Knox : "Les Ukrainiens allaient-ils réussir à se déconnecter des réseaux électriques russe et biélorusse, et à se brancher au réseau européen ?" Un premier test de déconnexion était prévu à partir du 21 février ; un autre en juin, pour un raccordement au réseau européen le 1er janvier 2023. Mais les assiégés ont appris à marche forcée. "Quand la guerre est arrivée, on s'est dit que ça allait être la catastrophe. Mais avec l'aide des Européens, ils ont réussi à entièrement basculer en quelques semaines. Un exploit technique, surtout en période de guerre !", salue l'ambassadeur.

Il y avait aussi, parmi les observateurs étrangers, de gros doutes sur la capacité du système bancaire et des centrales nucléaires à résister au cyberattaques russes. Là aussi, à tort. "Le mélange d'équipements rustiques mais costauds - les centrales ou les trains datant de l'ère soviétique -, la débrouille, d'excellents ingénieurs et l'esprit de solidarité font qu'à chaque fois, sans qu'on sache vraiment comment, ils surmontent les obstacles", observe le diplomate.

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L'incroyable courage des Ukrainiens y est aussi pour beaucoup. Tout comme la digitalisation rapide du pays (l'utilisation du téléphone pour payer les achats est par exemple beaucoup plus développée qu'en France). A cela, s'ajoute un facteur plus inattendu. "En réalité, l'Ukraine peut remercier l'épidémie de Covid-19, sans laquelle l'Etat et les sociétés auraient bien plus de problèmes aujourd'hui, signale Hlib Vyshlinsky, l'économiste. Beaucoup d'entités ont migré leurs données sur des serveurs 'cloud' ; le travail à distance s'est généralisé ; quantité de procédures ont été numérisées."

En luttant sur le front économique, les entreprises savent qu'elles soutiennent leur pays. Nombre d'entre elles aident aussi directement l'armée. Avec l'idée que si l'Ukraine perd la guerre, plus rien ne sera possible. Nova Poshta reverse, entre autres initiatives,10 hryvnias (27 centimes d'euros) à chaque transaction, et transporte gratuitement les colis de près de 200 associations humanitaires. Tout en continuant à verser leurs salaires aux 2400 employés mobilisés par l'armée.

L'incertitude de la guerre

Certains entrepreneurs ont carrément changé de métier pour participer à l'effort de guerre. Avant le conflit, Veronika Kobzistaja, qui avait fui le Donbass dès 2014 pour s'installer à Kiev, dirigeait sa propre agence de communication. Mais au printemps dernier, après avoir aidé les réfugiés dans le métro de la capitale, cette rousse menue de 28 ans se lance dans la production de chaussures et de vêtements pour l'armée - qui manque désespérément d'équipements de qualité. Elle s'associe à un fabricant de chaussures pour femmes qui a reconverti ses ateliers, dans la banlieue de Kiev tout près, à l'époque, de la zone occupée. "On a fabriqué les premières et demandé à des soldats de les tester. On a écouté leurs remarques pour améliorer nos produits : la semelle doit être résistante et souple, et l'avant très rigide", décrit la jeune femme, qui ambitionne de vendre 500 paires par mois.

Mais tous les combattants de l'économie doivent s'accommoder d'un sentiment usant : l'incertitude. Artem Gusiev, le jeune patron de Reef, une PME qui importe du matériel pour points de vente (scanners de code-barres, imprimantes de tickets de caisse...) et produit des étiquettes alimentaires ou vestimentaires, avoue avoir "du mal à se projeter à plus d'une semaine", alors que, naguère, il planifiait tout un an à l'avance. Faire venir son matériel, qui arrivait de Chine, Taïwan, ou de Corée du Sud via le port d'Odessa, est devenu un enfer. "Quand la guerre a commencé, on avait six ou sept chargements en mer. Dans l'incapacité d'accoster à Odessa, ils ont poursuivi leur route vers des ports roumains (Constanta) ou grecs. Ensuite, nos partenaires n'ont pas été autorisés à décharger les containers : ils n'avaient aucun contrat avec les entreprises locales, se remémore le jeune homme, au milieu du fracas des machines, dans une zone industrielle proche de la capitale. Pendant ce temps-là, le port nous appliquait des frais..." La société a, depuis, récupéré sa marchandise. Mais les difficultés continuent. Impossible de réserver un camion pour transporter une cargaison directement de Constanta à Kiev. "Les seuls véhicules disponibles vont jusqu'en Pologne ou en Slovaquie, avec d'innombrables stops, puis il faut en trouver d'autres pour aller à Kiev. Au lieu d'une action et d'un paiement, il y en a des dizaines... On perd beaucoup de temps et d'argent", soupire Artem. L'activité de Reef a baissé de moitié par rapport à son plan d'avant-guerre. Alors que près d'un tiers du marché ukrainien s'est effondré, la PME n'a désormais d'autre choix que de se tourner vers l'export.

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Le gouvernement semble conscient des difficultés des entreprises. "La moitié de notre PIB était liée aux exportations. Concernant celles de biens, dont les trois quarts partaient auparavant par la mer, elles ont presque été divisées par quatre à cause du blocus russe", pointait fin juin Taras Kachka, le vice-ministre de l'Economie. Or, même si, mouvement encourageant, des premiers cargos chargés de céréales ont pu quitter l'Ukraine, grâce à un accord international signé fin juillet, la voie maritime reste incertaine. Autre défi de taille, l'approvisionnement en carburant, poursuit ce responsable politique en charge du commerce extérieur, qui juge toutefois que le pays devrait échapper à une grave pénurie. "Ce qu'on a fait ces derniers mois est incroyable : on a arrêté d'acheter à la Russie et à la Biélorussie, qui représentaient 87% de nos importations de diesel et d'essence. Et nous les importons maintenant d'ailleurs, via la logistique européenne", positive-t-il.

Malgré la résilience de l'économie, le gouvernement dit perdre chaque mois entre 5 et 7 milliards de dollars. "C'est moins un problème de revenus que de hausse des dépenses militaires. Il faut payer les soldats, mais aussi verser des sommes importantes aux familles de ceux qui meurent au front", souligne l'économiste Hlib Vyshlinsky. En mai, les salaires des soldats atteignaient 60% des recettes budgétaires." Au vu de l'ampleur des investissements nécessaires pour la relance de l'activité et la reconstruction - évalués à 750 milliards de dollars par Kiev -, l'équation est insoluble sans l'aide internationale, qu'elles appellent de leurs voeux.

S'il faut à tout prix trouver un effet positif à la guerre, c'est qu'elle a accéléré les mutations du pays qui était encore, voilà 31 ans une république soviétique à économie planifiée. "Nous sommes devenus plus agiles, c'est une réalité ! L'énergie de transformation était déjà là avant la guerre ; maintenant, elle est encore plus forte", s'enthousiasme Taras Kachka, le vice-ministre. "On a fait d'immenses progrès vers ce qu'est une société développée et civilisée", abonde Vitaly Sedler, le patron d'Intellias, persuadé que son pays sera "plus fort après la guerre".

Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosques le 24 août, en partenariat avec BFMTV.